18 ans

On ne naît pas homo, on le devient

« Impétueuse jeunesse » avait écrit Eugène O’neill. Elle pardonne tout. Elle autorise tous les excès, tous les appétits. L’avantage inégalé de la jeunesse est qu’elle s’accompagne de cette plénitude des sens, cette jouissance entière de l’instant sans penser à plus loin, cette faculté à l’abandon dont on n’imagine pas un instant qu’elle pourrait n’être qu’éphémère. Bien vieillir, c’est savoir rester jeune, rester spontané, sinon c’est vieillir tout court. Et être jeune, c’est avoir envie. Être affamé.

Ah… qu’il est bon et doux d’être au taquet. Avoir dix-huit ans et être beau, c’est le paradis. Avoir dix-huit ans, être homo et être beau dans le milieu gay, c’est le nirvana. Être sûr de soi importe peu, on est… et ça suffit. On danse jusqu’à pas d’heure, on dort des demi-nuits, on est mal rasé, on picole comme un trou, on fume trop et de tout, on peut faire tout n’importe comment, au final, le lendemain on a encore dix-huit ans et on pète le feu.

Surtout on baise. William Higgins, grand expert es porno a dit que faire tourner des hétéros dans un porno gay n’était pas trop compliqué : à dix-huit ans, un garçon baiserait une chèvre. Ce sont là les hormones qui parlent. Un garçon de dix-huit ans en est rempli. Pourquoi tant de vieux petits cochons se payent-ils des éphèbes de passe si ce n’est pour être sûr d’enfourcher du solide, du neuf qui tient la route, du neuf en rodage.

A dix-huit ans, on sait peu mais on veut savoir. On veut apprendre, on veut connaître, on veut expérimenter, on veut découvrir, on veut tester, on veut se risquer… On veut ! On veut ! Heureusement, le milieu gay est là. Il nous offre toute une foultitude de backrooms, de lieux de dragues, de saunas, de blogs, de sites, de gratuits, d’applications sur son portable invitant à la rencontre de plein d’autres garçons, tous jeunes, tous disponibles, tous dans la même envie. Le milieu homo dispense de réfléchir. Il nous offre un univers tout fait. Une imagerie pleines de bogoss souriants et avenants. Chaque flyer est un appel à l’éclate. Les photos de beaux mecs sont partout. Chaque site porno regorge de garçons de tous les pays toujours prêts. Le milieu gay, c’est un monde, un échappatoire, un refuge clinquant tout pailleté. Tout y semble beau.

On ne le sait pas encore mais si tout semble beau, c’est que tout est nouveau. Tout nouveau, tout beau ; là se loge l’éphémère. C’est le sentiment, l’ivresse de la nouveauté qui est éphémère. C’est toujours bon la première fois. La seconde peut être parfois meilleure mais arrivé à la dixième, l’habitude s’installe. L’émerveillement et la faculté à l’abandon du moment diminuent. On connait les lieux, on connaît la drague. On a apprivoisé les applications mobiles, on est aguerri aux codes sur internet. En peu de temps on s’habitue à enjoliver ses profils sur les réseaux. Assez vite, on multiplie les expériences. Bientôt on les compare. En quelques semaines, tout jeune gay de dix-huit ans tire ses premières leçons, réévalue ses découvertes. Après, on se risque de façon plus mesurer.

On apprend que picoler toute la nuit fait vomir tout le lendemain. On apprend à ses dépends qu’un cacheton peut mener à l’extase comme au bad trip et flinguer une soirée. Qu’un mec d’une nuit peut devenir un mec collant. On devient averti en quelques mois. On devine plus rapidement les gras libidineux derrière les plus beau profils Grindr, on repère immédiatement les cas sociaux bien délabrés. On s’interroge aussi. On pense toujours baise, backroom mais on réfléchit davantage capote quand on s’est pris une ou deux prises de conscience bien flippantes au détour d’une prise d’une sang. On est plus prudent également. On va toujours aussi nonchalamment dans son bar homo favori mais on sait à présent qu’un autre, un jour, s’est fait démolir par des cons en quelques secondes en passant par les mêmes rues. On a à peine passé les vingt ans et on n’est déjà plus le même. Plus tard, on expérimentera les déceptions amoureuses, les questionnements sur un éventuel coming out au travail. Il y a les grand moments de solitude. Le besoin profond de se fondre dans la masse et l’envie hurlante d’exister dans toute sa différence provoqueront des tempêtes crâniennes. L’excitation goulument savourée au contact d’un beau garçon cohabitera avec l’éternelle question « pourquoi suis-je comme ça ? » Chaque nouvelle rencontre sociale supposera un nouveau coming out. Chaque mini remarque rigolote homophobe sera un petit poignard vicelard.

Avoir dix-huit ans et vivre enfin son homosexualité, c’est comme un shoot, une envie de tout. Être homo, ça commence tout doucement, peu de temps après.

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