Solitude gay, avant les conséquences, quelle est l’origine ?

Solitude gay : le constat clinique

Un article de Jérémy Patinier dans Têtu en avril 2017 titrait : Pourquoi les gays sont-ils davantage victimes de solitude ? J’aurais envie d’ajouter à sa question : en ces temps si gay-friendly de mariage pour tous et de coming out en série ou même la loi et la psychiatrie sont devenues largement pro-gay ?

Jérémy Patinier
Jérémy Patinier

Le journaliste s’inspire d’une enquête américaine qui décrivait pèle mêle les conséquences de cet état solitaire. Figurez-vous qu’on est champion en tout : comparé aux hétéros, les gays ont deux fois plus de chances de faire une dépression, ils sont plus nombreux à s’alcooliser régulièrement (comprendre beaucoup sont alcooliques), l’usage de drogue pour tromper l’ennui est un piège majeur dans lequel tombent nombre d’entre eux et l’abus de drogues associé à des pratiques sexuelles disons “sportives” est monnaie courante. Leurs cœurs se fragilisent plus vite, les corps s’abîment et avec l’âge, les systèmes trinquent : cancer, infarctus, incontinence, dysfonction érectile… Les gays cochent toutes les cases et sont bons en tout ! Tout ça pour moins d’amis proches que la moyenne, moins encore que les lesbiennes ! La palme nous est décernée par les résultats d’un enquête suédoise menée auprès de soignants dans des cliniques pour le VIH. L’un des sondés y constate benoîtement : “La question n’est pas qu’ils ne savent pas comment sauver leur propre vie. La question est qu’ils ne savent même pas si leur vie vaut la peine d’être sauvée.” La vie d’un gay en ce 21ème siècle semble un éternel fleuve d’ennui et de solitude où l’on meurt plus du suicide que du SIDA. D’ailleurs, on se suicide plus que les autres. Quitte à être champions, autant l’être jusqu’au bout !

Solitude gay : la magie réconfortante des mots

 La culture occidentale – comprendre américanisée – est connue pour ce besoin de mettre des étiquettes sur tout – et surtout en anglais. Ces étiquettes permettent ensuite de vendre du papier, de la musique, des fringues, des bagnoles … en fait à peu près n’importe quoi. Je vous donne au hasard quelques étiquettes que vous connaissez sûrement : le flower power, les hippies, les yuppies, le grunge, le rock’n’roll, le girl power, le business ou encore les millenials, les digital natives, les survivalists, les afro-américains, les stars…

En tout cas vous connaissez à coup sûr cette étiquette-ci : les gays ! Ça fait positive attitude, happy face et ça a le mérite de vous donner un truc à dire en société : je suis gay ! C’est une phrase aussi bateau que les premiers mots de bébé. Après “maman” et “papa”, bébé grandit, s’identifie “garçon” et plus tard s’étiquette le front : “je suis gay !”. C’est une étiquette valise et accommodante qui peut vous accompagner en toute situation. Vous vous sentez intimidé, dites-vous “Je suis gay”. Vous rigolez trop fort, “je suis gay”. Vous portez de nouvelles fringues, “je suis gay !”. Vous détester le foot, “je suis gay”. Vous cherchez l’attention, “je suis gay”.

Emmanuel Moire

Vous me direz que c’est mieux que de se dire “je suis un bougre, je suis un sodomite ou je suis un inverti”. Je suis gay, ça fait Yeah ! Ça fait open, branché, moderne et rigolo. Essayez “je suis gaucher”, ça le fait déjà nettement moins. Mais depuis quelques temps, être gay est devenu trop peu. Une autre étiquette vient alors à votre secours. Sa création est récente. Elle met l’accent sur un événement précis de votre vie qu’elle labellise comme est labellisée la bar-mitzvah des jeunes garçons juifs ou le bal des débutantes des jeunes filles bien nées. Pour les gays, cet événement s’appelle “La révélation”.

Sur You tube, les témoignages du type “When did I know I was gay ?” fleurissent. A quel moment me suis-je rendu compte que j’étais gay ? Un moment solennel à raconter comme l’Appel de Dieu pour une religieuse. Les signes, les indices qui vous ont aider à l’entendre deviennent les étapes du roman de votre vie. Des étapes qui ont concouru à provoquer la découverte de cette homosexualité sournoise qui se planquait en vous. Une découverte libératrice, investie de sérénité transie et du bonheur de vous être enfin trouvé. L’homosexualité comme un guide, une voie, l’aurore d’une vie nouvelle et vraie. Un moment d’apothéose à raconter à tous vos followers sur les réseaux sociaux, face caméra et à l’américaine, c’est à dire en pétillant des yeux et en rigolant de toutes vos dents. Après vous être révélé à vous même et auto-étiqueté gay, vient ensuite le coming out. Ce rite est obligatoire, il est presque aussi symbolique que l’obtention du Bac. L’appellation “coming out” est importante. Elle sous-entend le rayonnement dont vous devenez le centre. Elle sous-entend également que ce rayonnement est indépendant de votre volonté. Vous n’avez pas le choix. Vous êtes désormais ici et maintenant, et votre homosexualité fraîchement débusquée au fin fond de vous a pris tout le pouvoir. Vous voilà possédé. Cette puissance est une force confiante qui doit sortir de vous et s’étaler, prendre toute la place qui lui est due !

Andrew Grey – You tube

L’expression “coming out”, c’est l’éclosion fulgurante d’une fleur ! Une fleur forcément belle ! En tout cas plus belle que l’expression toute plate “annoncer son homosexualité” ou pire ” avouer son homosexualité”. Ces trois étapes avec le temps sont devenues nos rites communs. Révélation, auto-étiquetage et coming out. En fin de parcours, vous voilà gay, vous voilà vous, vous voilà bien, enfin ! Sauf que…

Solitude gay : les réalités banalement quotidiennes

Sauf que les gays se suicident toujours autant. De toute évidence, les moments clés et la magie des étiquettes à l’américaine ne font pas tout. Peut être que la culture du happy face, du “I had a dream”, du smile et du “yes, we can” s’accommode difficilement du réel et lui préfère les couleurs acidulées du rêve, celles qui se trouvent over the rainbow.

Je suis gay, ça y est !

Hélas pour lui, l’homosexuel, tout gay auto-révélé, auto-étiqueté et coming outé soit-il, doit vivre dans la réalité. Voilà l’inconvénient. Voilà d’ailleurs très probablement la raison principale de ce mal être persistant qui se trouve à l’origine du constat clinique déprimant et macabre des chercheurs sur la solitude des gays et leur aptitude chronique et inébranlable, voire historique à l’autodestruction. Prenons d’abord le terme de “La découverte”, ce moment étiqueté comme “La révélation”. Loin des romans des vlogueurs racontant par le menu les signes guidant leurs jeunes années de jeune gay vers l’instant T, le mot révélation ne fait que peinturlurer de la couleur que vous voudrez ce qui n’est en réalité qu’une prise de conscience solitaire. Seul, l’enfant accumule les premiers frissons sans les comprendre, aucune grille de lecture pour interpréter ses rêves et expliquer ses jeux, ses aspirations. Seul, l’enfant avance à tâtons.

calcul et réflexion

Il construit lui-même son éveil. Pour cela, il se base sur ses propres impressions et fait ses déductions. Il suppose, il remarque ses différences et se rend à l’évidence, progressivement. Il se rapproche spontanément de certains camarades et en évite soigneusement d’autres, par instinct. Il tente le bisou mouillé avec une bonne copine, s’interroge sur ses ressentis et fait des constats, tout ça dans l’extrême solitude de sa seule pensée. Seul, il vit la déception, la passion soudaine du gentil garçon dont il se pensait proche pour une fille, l’éloignement d’un autre qui lui préfère la compagnie d’autres garçons, plus footeux, plus virils, moins différents surtout.

“La révélation” est davantage un chemin tortueux qu’une découverte lumineuse et salvatrice, quand il n’est pas carrément un malaise grandissant, une angoisse ou une suite constante d’insultes, de “pd”, “enculé” et autre “tapette”. La prise de conscience se fait parfois dans la violence, en public et seul face au groupe. Bien loin de l’appel de Dieu ou du bal des débutantes. Peut-être parmi vous, certains se sont-ils un beau matin ensoleillé réveillé tout souriant en se disant : “je suis gay ! Ça y est !” Cette étiquette un peu valise fait très “happy face”, sauf quand on se le dit au moment où votre mère vous place à côté de la fille d’amis pour jouer “les amoureux” lors d’un repas dominical. Se dire “je suis gay” une fois en slip dans les vestiaires au collège ou dans le fond du bus au lycée quand tout le monde se bécote à vos côté n’a rien de “happy face”. Quand on court comme un dératé pour se planquer dans les toilettes à l’école alors que des grands vous coursent pour rigoler non plus. “Casser du pd” ou “taper la tapette” sont des jeux qui marquent une vie. Même si on n’a fait que voir d’autres y jouer bien malgré eux ! En fait, s’auto-étiqueter gay rime bien souvent avec s’auto-contrôler, tout le temps et tout seul ! Vigilance, adaptation et stratégie deviennent des copines. L’isolement devient votre pire ennemi … et votre meilleur allié. Cet isolement est pourtant censé prendre fin de façon brutale et bienvenue quand vient l’heure du coming out, devenu Le Graal.

Le monde est à vous

On s’assume, on est un grand, on sort du placard. Le coming out comme une chrysalide que l’on déchire fougueusement, l’idéal même du Rebirth à l’américaine. Vous étiez larve, triste et moche, vous voilà papillon, rayonnant et fier. La vie au grand jour, le monde est à vous, il vous attend. Reste seulement à savoir lequel. Le monde du travail ? Tout dépend déjà du secteur d’activité, de l’environnement professionnel ou tout simplement de l’ambiance qui y règne. Tout dépend également des opportunités offertes qui pourraient être compromises si par mégarde…. En 2009, Rupert Everett conseillait le placard à tout acteur gay voulant réussir à Hollywood, alors imaginez le commercial ambitieux et gay dans l’entreprise du coin. De fait, une majorité de gays ne se déclare pas comme tel sur leur lieu de travail, par instinct, toujours. Le monde social peut être une bénédiction. Si votre quartier est plein de bobos, discuter de votre vie de couple au magasin bio est toujours sympa. Le monde social devient un poil moins friendly lorsqu’on habite dans une cité où la mosquée est au pied de l’immeuble. Le monde qui vous attend alors, une fois votre mue en papillon avide de se montrer accomplie, s’arrête net au bout de votre rue, voire devant votre porte. Le monde familial n’est pas toujours très heureux non plus. Les larmes d’une mère face à l’annonce sèchent vite mais l’effet ressenti de l’avoir “déçue” dure longtemps. Le silence d’un père qui vous assure qu’il “fera avec” aussi. De plus, même lorsque le coming out se passe bien, rares sont les familles qui organisent une fête pour marquer le coup. Lancer l’idée serait pourtant pas mal d’ailleurs. Les américains devraient y penser. Ça ferait une belle nouvelle étiquette pour un nouveau moment clé à raconter : “My after coming out party”. Reste l’expression “coming out”. C’est une jolie expression, synonyme de poussée vers l’extérieur, une fierté de se dire aux autres. Ce que l’expression dissimule, ce sont les expressions en retour, celles qui suivent et auxquelles le tout frais papillon qui s’extériorise doit faire face. Des expressions qui sont souvent pleines d’égoïsme : la surprise (de sincère à amusée), la déception (à divers degré) ou le dégoût (jusqu’à l’exclusion). Ce qui transforme chaque nouvelle rencontre en un nouveau coming out, tel un jeu de roulette sans cesse renouvelé.

Alex Keuroghlian – Psychiatre spécialiste de la santé LGBT

Selon Alex Keuroghlian, directeur du centre de santé LGBT de Boston, les homosexuels sont “conditionnés à anticiper le rejet”. En voilà un constat sans appel. Le rejet de quoi ? Mais de cette morpionne d’homosexualité qui nous habite depuis nos premiers pas, pardi ! Ce conditionnement est un univers mental. On se construit avec. Des chercheurs l’ont appelé “le stress minoritaire”. Et même adulte, même fier, out, dans ou hors milieux et entouré de voisins gay friendly, il est là. On en est juste plus ou moins conscient. Il engendre une homophobie intériorisée, un stress chronique et une déstabilisation permanente du psychisme dans un monde hétéro-normé hyper contraignant où l’homosexualité n’a jamais eu de place, ni dans l’histoire, ni dans la religion ou encore dans la loi, le marketing ou la division sexuelle des rôles dans la société. Cet état de fait requiert beaucoup d’efforts pour une personne minoritaire dans un groupe. Ajoutez à cela que nous avons la particularité d’être une minorité cachée et que les efforts ont souvent commencé et été assumés seul dès l’enfance. Inévitablement, c’est nerveusement usant.

“Lorsqu’on leur demande pourquoi ils ont tenté de mettre fin à leurs jours, la plupart [des gays] ne font aucune mention du fait d’être gay.» Ils parlent plutôt de leurs problèmes de couple et de leurs difficultés professionnelles ou financières.

Travis Salway – Chercheur

«Ils n’ont pas l’impression que leur sexualité est l’aspect central de leur vie. Et pourtant, ils sont incommensurablement plus susceptibles de se suicider.” Travis Salway, chercheur au Centre de soins médicaux de Vancouver.

3 Replies to “Épidémie de solitude gay et stress minoritaire”

  1. 🙁 un constat terrible et hélas ce que tu dis est vrai, notamment sur la découverte et l’homophobie envers soi-même (le dégoût de soi même) … je sais qu’il y a encore peu, je ne supportais pas les gay efféminés en particulier … car on est conditionné depuis l’enfance à penser que tous les gay sont des pervers ou des ridicules efféminés ou des travestis…

    Finalement je me suis rendu compte qu’être gay n’est pas une tare quand un garçon viril et plus âgé et très très beau a été attiré par moi et je suis devenu un ami à lui et grâce à cela, je me suis rendu compte qu’il était “pédé comme un foc” (aucune attirance pour le sexe féminin) et que donc les clichés sur les gay sont erronnés …

    En tous cas merci pour ton article car cela m’encourage à continuer mon blog et mes enquêtes articles sur les diverses personnalités homosexuel-le-s !! c’est loin d’être inutile !!!

    1. Merci beaucoup pour ton commentaire. Merci aussi pour ton blog, que je suis assez régulièrement. Je sais que c’est beaucoup de travail.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.