Pourquoi les collègues hétéros nous gonflent au travail ?

J’ai un boulot qui me plait parce que je l’ai voulu. J’ai étudié pour en arriver où je suis. Je gagne pas trop mal vie et je suis assez satisfait de ce que j’ai réalisé professionnellement. Je mentirai si je vous disais que chaque matin je me lève la fleur au fusil, impatient d’aller bosser. Même une fois sur place, il m’arrive plus souvent qu’à mon tour de me dire : allez, encore une longue, très longue journée qui m’attend. Pourtant, dès que la journée démarre, je ne vois pas le temps passer et je rentre le soir content d’avoir accompli ce que je projetais de faire le matin même. Mais comme tout le monde, j’attends le week-end avec impatience. Parce que j’aurai du temps pour moi. Parce que je ferai autre chose. Et surtout parce que mes collègues hétéro me gonflent. Voilà, c’est dit !

Je suis très heureux de vivre à une époque où l’homosexualité n’est plus regardée comme une maladie. Je ne me suis jamais affiché au travail mais je ne me suis jamais caché non plus. Je sais que mes collègues savent, depuis le temps. Et j’apprécie beaucoup d’évoluer dans un milieu professionnel un peu bobo où les gens ne sont pas vraiment des beaufs. Et j’avoue même que parmi tous mes collègues, il y en a avec qui j’aime passer du temps, sincèrement. Mais dès le vendredi soir, le même sentiment, je suis soulagé. Pour un week-end entier. Complet. Jusqu’au dimanche soir, où je me lance une énième petite devinette qui m’amuse beaucoup beaucoup : Combien de temps s’écoulera-t-il entre le moment où je reverrais un de mes collègues demain matin, et le moment où il me parlera de ses enfants ? Selon mes statistiques perso, environ dix secondes.

Je me trompe lorsque je dis que mes collègues me gonflent. Je devrais être plus précis. La vie de famille et les enfants de mes collègues me gonflent ! Là, je crois que c’est plus clair. Ça me gonfle d’entendre mes collègues étaler leur vie privée devant moi sans arrière-pensées. Ça me gonfle de subir les discussions sur l’orthodontie de leurs ados, les pipis au lit des petits, les nuits de bébé et les petit(e)s ami(e)s des plus grands. Et ça m’emmerde de pouvoir, sans me forcer, être capable de donner le prénom de chacun des enfants de chacun de mes collègues bien que je n’en ai jamais vu un seul en chair et en os. Je connais l’âge des enfants. Je connais les prénoms des conjoints. Je sais qui veux un autre enfant et qui n’en veux plus, mais alors plus du tout. Je sais aussi qui a des problèmes de couple. Qui est marié, pacsé, divorcé, remarié. Je sais qui est séparé, je sais pourquoi et je sais qui a la garde du petit. Je sais tout !

En fait, je suis jaloux. Jaloux lorsque je vois deux collègues qui se connaissent à peine échanger les photos de leurs familles respectives. Jaloux de les entendre comparer leurs méthodes d’éducation, leur rapport à la belle-famille, leur relation mari-femme ou leurs projets week-end en famille. Jaloux de constater encore et toujours que ce doit être sympa de pouvoir parler de soi, de sa vie, tout le temps, avec presque n’importe qui. Jaloux de ses terrains d’ententes sociales sur des sujets de conversation sur lesquels, la plupart du temps, je me tais. Je me dis constamment qu’il doit être si bon, si facile et si rapide aussi de nouer une réelle proximité avec l’autre quand on est hétéro. Pour vous donner matière à réfléchir, sachez que je ne suis pas le seul gay où je travaille. Et qu’il a fallu presque un an avant que nous ne nous rencontrions véritablement au point d’échanger sur nos conjoints respectifs. Le plus drôle, si j’ose dire, c’est que chacun a dit à l’autre un jour au cours d’une discussion : j’ai su que tu étais gay à la minute où je t’ai vu !