La mère au travail et le gay dans le placard

Être heureuse et 100% soi comme une Mère au travail. Ah… si j’en étais une, j’en apprécierais chaque instant. J’arriverais au boulot un peu à la bourre et sans avoir téléphoné pour annoncer mon retard. Une fois arrivée, je ferais la gueule. Je me ruerais sur mon lieu de travail toute énervée et j’attendrais. Patiemment, mais pas trop longtemps quand même. J’attendrais qu’on me demande pourquoi ? Et comment aussi ? Je saurais que personne ne me reprochera mon retard puisque je serais une Mère. Je saurais que la première question à laquelle je serais confrontée sera du genre : Mais que t’arrive-t-il Magalie ? Oui, je m’appellerais Magalie. Pourquoi est-tu à la bourre ce matin, Magalie ? Et là, sans retenue aucune, je déballerais tout.

Je parlerais de mon odyssée, mon incroyable odyssée du matin avec Ma Petite Zoé de huit ans tout mignonne mais qui n’aurait pas voulu mettre la jolie jupette fushia que Mes Copines-Collègues lui aurait acheté. Elle aurait refusé de la mettre alors qu’elle aurait été trop choupinou dedans. C’est qu’elle aurait eu peur qu’on la critique à l’école, elle aurait pas voulu être différente. Rendez-vous compte ? enragerais-je. Cette si jolie jupette fushia qu’elle aurait pourtant eu pour son anniversaire le dimanche d’avant. Ce merveilleux anniversaire magique que j’aurais organisé, célébré, photographié, relaté sur facebook et commenté à chaque pause café de la journée du lundi qui aurait suivi. D’ailleurs, je réclamerais un café. Le café d’urgence. Celui qu’on prend pour prendre le temps de tout raconter. Je m’imagine touiller ma tasse. Moi, Magalie la trentaine, entourée de toutes Mes Copines-Collègues, à l’écoute, compréhensives, toutes Mères, vibrant à l’unisson.

Je parlerais de l’aventure de Mon Petit Robin, quatre ans, toujours trognons, dans la vraie vie comme sur chacune de toutes ses photos trop choux qui orneraient mon bureau de Mère au travail. Je leur dirais à Mes Copines-Collègues l’effroi que j’aurais ressenti quand il se serait mis à courir en sortant de la maison. L’angoisse, quand il serait tombé dans l’allée à deux mètres de la voiture. Je décrirais les larmes, je commenterais les câlins, je mimerais les bisous-bisous dans son cou trop trop doux. Et je n’oublierais pas son sourire en retour. Surtout pas. Je parlerais de tout et je savourerais chaque réaction attendrie.

De retour à mon bureau, sous les yeux rieurs de Mon Petit Robin, je travaillerais jusqu’à midi en parlant de Mon Homme. Je parlerais de ses défauts et je les comparerais avec ceux des chéris de Mes Copines-Collègues. Je narrerais par le menu les derniers épisodes de ma vie de couple parce que je saurais…, je saurais qu’il faudra urgemment que toutes Mes Copines-Collègues de l’ensemble du service de mon étage sachent que ça va un peu mieux entre moi et Mon Homme pour que le reste de l’entreprise soit au courant dans l’heure ou l’heure qui suivra et qu’on arrête, qu’on arrête enfin de s’apitoyer sur moi depuis ces larmes, ces larmes sonores que j’aurais déversées la veille en m’effondrant bruyamment en pleine réunion d’équipe mensuelle. J’aurais été trop submergée. Mon couple, ma vie donc, étant en danger. Mais aujourd’hui est un autre jour, me reprendrais-je. On varierait les sujets, on s’activerait le cœur léger. On parlerait foyer, courses, organisation. Je me vois dévoiler des astuces beauté, recevoir des conseils tupperware… Et on rirait. Oh oui…. qu’est-ce qu’on rirait… !

Au déjeuner ; je ne l’avouerais jamais même sous la torture ; j’attendrais avec impatience l’arrivée de Mes Collègues-Mecs. Je rougirais à leurs grosses vannes bien grasses et bien lourdes de sous-entendus graveleux et ça me fera plaisir. Ça me fera plaisir de rougir car Mes Collègues-Mecs m’auront souvent dit que rougir me rendait encore plus désirable. Je rougirais donc sans vergogne et je me sentirais toute belle. Je picorerais ma salade. Je grignoterais mon plat. Je dégusterais mon dessert. Je siroterais mon café. Je serais consciente. De tout ce que je fais, de tout ce que je dis. Je serais consciente d’être féminine. Je ferais un peu la gamine et je ferais des sourires entendus rien qu’avec mes yeux. Je pétillerais des yeux en somme. Attention, je ferais la choquée parfois. Mais je saurais au fond, tout au fond de moi-même qu’ici je serais une femme respectées par tous puisque je serais une Mère.

Peut-être que dans l’après-midi, au détour d’un couloir, je me retrouverais nez à nez avec Mon Pote du service compta. Je serais toute heureuse de le voir. Je lui claquerais quatre bonnes grosses bises chaleureuses tendrement. Je voudrais qu’il sache combien lui, je l’aime. Et je m’empresserais de lui parler chiffons, ragots et cancans. Je saurais que lui, il me fera rire différemment parce qu’il sera gay. Je guetterais les intonations haut perchées de sa voix et j’en sourirais. J’attendrais ces réparties futiles et cinglantes qui le démarqueront de Mes Collègues-Mecs. Avec lui, je serais détendue, sereine, sûre de moi. Mais je redouterais quand même qu’il profite encore de notre amitié pour m’embarquer dans ses trips psychologisants, qu’il me dise encore une fois qu’il est difficile d’être le seul gay de la boite. Je lui dirais qu’il se trompe, qu’il n’est pas seul puisque moi, Magalie la trentenaire, je serais toujours là pour lui, qu’il pourra me parler quand il voudra, de tout, même là, entre deux portes, à côté de la photocopieuse et du placard à balai des femmes de ménage.

Quand il me dira pour la énième fois qu’il est content que je sache pour lui, que je suis son oreille attentive, sa seule épaule amicale, je ferais tout pour le ramener sur des sujets légers. Je serais un peu décontenancée lorsqu’il me parlera de son mec mais je me raccrocherais aux branches de mon statut social héréditaire de Mère pour retrouver mes repères et je ferais tout pour lui montrer que je suis ouverte et intelligente. Mais si il ose me soutenir que justement, il n’est pas si facile de parler de sa vie privée au travail, surtout que le monde du travail est trop « hétéro-normé », là je ferais ma révoltée. Je lui dirais que non ! Non de non, putain… ! Je lui dirais que c’est pour tout le monde pareil. Qu’il faut séparer vie privée et vie professionnelle. Qu’on doit pas, surtout pas parler sexualité au travail. Je lui dirais tout ça en le pensant du fond de mon cœur de Mère. Et je lui parlerais de Ma Petite Zoé et de sa jolie jupette fushia… pour changer de sujet.

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