Quand un appareil photo lambda révélait l’homosexualité du photographe amateur

Musée professionnel pour amateur de photo

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Karlheinz Weinberger – portrait

Le saviez-vous ? L’histoire de la photographie a son musée en France. Vous vous en fichez probablement mais comme c’est le point de départ de tout mon article, je continue quand même. Maintenant, savez-vous où se trouve ce fameux musée de la photographie bien français, bien de chez nous ? Se trouve-t-il à Bordeaux ?

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Karlheinz Weinberger – exposition “Rebelles”

Vous êtes loin. Se trouve-t-il à Marseille ou à Lille ? Que nenni. A Cannes alors, avec vue sur la croisette ? Encore moins. Figurez-vous que ce musée n’est même pas à Arles.

Arles, LA capitale française de la photographie. Arles, qui a vu naître les Rencontres internationales de la photographie en 1970. Arles, où se trouve l’École nationale supérieure de la photographie (ENSP), la seule école d’Art en France exclusivement consacrée à la photographie.

Musée Nicéphore Nièpce
Musée Nicéphore Nièpce

 

 

 

 

Et bien ne cherchez pas, le musée n’est pas là-bas ! Mieux, et cramponnez-vous où vous pourrez, ce musée n’est même pas à Paris ! Inimaginable ? Paris, pourtant la capitale de tout ! Non, ce musée mystérieux se trouve à… Chalon-sur-Saône. C’est en Saône-et-Loire. Un département qui se trouve à l’est de la France. Mais pourquoi Chalon-sur-Saône, que diable ? Je sens que cette question vous consume. Parce que Chalon-sur-Saône est le lieu de naissance de Nicéphore Niépce, pardi ! L’inventeur de la photographie ET le créateur de la première photographie de toute l’histoire de l’humanité et du monde entier. Alors je vous le donne en mille, le musée de l’histoire de la photographie s’appelle “Le musée Nicéphore Nièpce”. Vous voilà plus avancé, n’est-ce pas ?

Photographe amateur et magasinier

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Karlheinz Weinberger – photo de rue

En 2011, ce fameux musée Nicéphore Niépce, à Chalon-sur-Saône en Saône-et-Loire dans l’est de notre beau pays, organisait une exposition. L’exposition Rebelles. Celle-ci présentait le travail photographique du suisse Karlheinz Weinberger (1921 – 2006). Plus exactement, disons que le musée faisait découvrir au monde de la photographie l’œuvre du photographe zurichois à titre posthume. Cinq ans après sa mort, les photographies amateurs de Karlheinz Weinberger étaient subitement toutes devenues de l’Art.

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Karlheinz Weinberger – photo de rue

Sachant que Weinberger ne fut jamais un professionnel de la photographie de son vivant. Au mieux, il était un amateur éclairé qui avait appris la photographie très tôt. Les quelques bribes de biographie que l’on peut lire ça et là ne disent pas si Karlheinz Weinberger s’est formé à la photographie dès son adolescence parce que la photographie en tant qu’Art le hantait jour et nuit, ou s’il avait plutôt compris très tôt que derrière l’œil d’un appareil photographique, son œil bien humain pouvait reluquer tout ce qu’il voulait et en garder une trace. En tout cas, une fois adulte, comme nombre d’amateurs photographes, Weinberger eut deux vies. Un métier et une passion.

Karlheinz Weinberger
Karlheinz Weinberger

Pour ce qui était du métier, Weinberger commença sa vie professionnelle dans les années cinquante en tant que magasinier chez Siemens. Un secteur un poil éloigné de la photographie et un métier peu enclin à vous submerger dans l’Art. Mais être magasinier rapportait assez de sous pour s’acheter une AGFA box camera à cinq francs (suisse, évidement).

Agfa Box 50
Agfa Box 50

Un appareil photo simple, grand public et surtout grand débutant, mais un appareil suffisant pour la deuxième vie de Weinberger, celle de sa passion : sillonner la ville, parcourir les chantiers de Zurich, chercher de jeunes corps d’ouvriers italiens en mouvement, des ouvriers venus en Suisse pour travailler après la deuxième guerre et que le jeune homme traquait, appareil photo en mains, pour les croquer, les immortaliser. Un passe-temps qui rapproche davantage Weinberger de l’œil très humain qui reluque derrière l’œil de son appareil photo que de l’artiste investi et en transe, arpentant les rues, dévoré par son Art et par un projet photographique aussi profondément réfléchit que précurseur d’un quelconque mouvement. Il suffit d’étudier un cliché, la pose ne trompe pas.

Karlheinz Weinberger - photo de rue 1
Karlheinz Weinberger – photo de rue

Pour la comprendre, il faut se placer du côté du modèle photographié. Imaginez, vous êtes en sueur, en plein labeur, torse poil et solidement cramponné à votre marteau piqueur en pleine rue. Accepteriez-vous si facilement qu’un type se poste devant vous plusieurs minutes durant s’il n’avait pas un appareil photo entre les mains ?

Karlheinz Weinberger - photo de rue 2
Karlheinz Weinberger – photo de rue

Personne ne sait si les jeunes ouvriers et Karlheinz Weinberger échangeaient sur l’objectif de ces photos, ni comment Weinberger justifiait son besoin de s’approcher si près des jeunes hommes en plein chantier, ou encore pourquoi il en photographiait certains et pas d’autres.

Exposition Swiss Rebels - Karlheinz Weinberger
Pompiste version Karlheinz Weinberger

Peut-être que quelques esprits très affûtés peuvent entrevoir dans ces simples clichés tout “l’Art du documentaire photographique sur le vif questionnant le développement économique par l’urbain de la Suisse après guerre”, mais le fait que Karlheinz Weinberger, sous le pseudonyme de Jim, commençait déjà à la même époque à publier des photos masculines dans un magazine homosexuel éclaire davantage sur l’œil réel et l’intention plus terre à terre du jeune photographe zurichois : à savoir, se balader en ville pour y photographier des beaux mecs.

Photographe amateur et pasteur

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Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

Quelques années plus tard, de l’autre côté de l’atlantique, en 2014. Les éditions Bywater Bros, une maison d’édition américaine de livres de photos artistiques, publie “Jesus Days, 1978-1983”. C’est un assemblage de photographies amateurs prises par Greg Reynolds durant les étés 78 à 83 lors de camps chrétiens estivaux avec un Pentax K1000. C’est à dire des photos prises l’été par un photographe du dimanche sans réelle connaissance artistique, voire aucune. Le tout avec un appareil des plus basiques.

Pentax K1000 35mm
Pentax K1000 35mm

 

 

 

Le Pentax K1000 était d’ailleurs déjà considéré à l’époque comme étant extraordinairement simple d’utilisation et très courant, pour ne pas dire populaire, car ses automatismes dispensaient de réfléchir à la technique. Si vous vous imaginez que ce fut un appareil photo qui se vendit par milliers pour produire des milliers de photos familiales sans intérêt et aussi cul-culs qu’oubliables, vous imaginez correctement.

Greg Reynolds
Greg Reynolds

Pourtant, celles de Greg Reynolds sont toutes devenues de l’Art subitement en 2014 avec cette publication. Pourquoi lui ? Je sens bien que vous êtes intrigué. Mais qui est donc ce Greg Reynolds qui faisait de l’Art avec un appareil de merde lambda ? Le secret ? Lui aussi avait deux vies ! Dans la première, Greg Reynolds était pasteur au sein d’une communauté chrétienne inter-universitaire. Ça calme ! Son occupation principale : mener des groupes de prière, étudier la Bible et prêcher la bonne parole aux spring breakers sur les plages de Floride. Là encore, une occupation légèrement coupée du monde de la photographie, où l’Art pour l’Art est un culte autant qu’un appel ou une invocation.

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Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

Entre 78 et 83, lors de ce que l’on pourrait appeler des festivals chrétiens où l’on apprenait les rudiments de l’évangélisation pour évangéliser tous azimut une fois rentré chez soi, l’appareil photo de merde lambda en question fut donné par un ami à Greg pour photographier ce qu’il voulait des activités diverses et variées pour en garder un trace.

Une trace pour l’Église évidement, pas pour l’Art ni pour la Gloire.

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Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans compétence technique, inconscient du posemètre intégré comme de l’importance d’une bonne mise au point et avec une idée approximative du cadrage et de la lumière, Greg Reynold fit simplement ce que faisait plein d’autres américains ordinaires avec ce type d’appareil basique : se fier à lui et photographier comme il le pouvait ce qu’il pensait être intéressant, ce qui lui sautait aux yeux. Voilà comment se retrouva révélé aux autres comme à lui-même ce qu’il regardait, ce qu’il jugeait utile d’immortaliser. Car dans les méandres de son moi intérieur, Greg Reynolds planquait sa deuxième vie. Cette deuxième vie qui commencera pleinement quelques années après, après un coming out en 83, une démission et un aller simple pour New York où l’attendaient sagement son avenir et sa vraie vie. Reste les photos de ces années là et ce qu’elles montrent.

La plus éloquente reste celle du groupe en plein travail. Nul besoin d’avoir fait Histoire de l’Art pour savoir que l’important est souvent au centre. Le centre d’intérêt. En l’occurrence ici, un bellâtre aux épaules carrées, tout de bleu vêtu, c’est à dire un jean moulant et un T-shirt bleu ciel qui laisse deviner des pectoraux bien dessinés. Son regard est absorbé, il est assis devant et effectivement, il semble être au centre.

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Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

Mais un regard plus critique ferait remarquer premièrement que la photo n’est pas si top que ça. Les lumières par les fenêtres sont cramées. Les murs, et donc la pièce toute entière penchent. Le plafond, comme la gaine d’aération, n’ont aucun intérêt justifiable. Sur la droite, il y a un type qui regarde Greg Reynolds en train de photographier, et à gauche, là où tous les regards convergent, y compris le vôtre en tant que spectateur : il y a que dalle. Regardent-ils le mur ? la Tv? Qu’est-ce qui vous dit que cette photo est celle d’un moment d’étude religieuse lors d’un séminaire ?

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Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

C’est pourtant bien ce que Greg Reynolds était censé photographier. Rappeler vous, pour les archives ! Deuxièmement, le centre d’intérêt, le centre de la photo est toujours positionné de façon subjective. Pourquoi ne pas avoir cadré sur la jeune fille, deux sièges plus loin. Elle à l’air mignonette et absorbée, elle aussi.

Jesus Days 1978 - 1983
Jesus Days 1978 – 1983

Bien sûr, vous connaissez l’explication. Greg Reynolds a photographié ce qu’il voyait, ni plus ni moins : une pièce sans intérêt avec un beau mec au milieu, entouré de gens qui regardent tous… quelque chose… ! Une photo qui révèle ainsi et malgré la volonté de Greg Reynolds, cette deuxième vie qui faisait tranquillou son petit bonhomme de chemin, complètement sourde au petit conflit interne entre sa foi et son homosexualité.

 

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Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

Photographe amateur avec une vision artistique

Ce qui fait des premières photographies amateurs de Greg Reynolds (qui finira photographe professionnel) et celles de Karlheinz Weinberger (qui restera magasinier toute sa vie) de l’Art, c’est justement ce qu’elles sous entendent. Le regard porté sur ce qui est photographié. Ce que l’œil humain du photographe reluque, caché derrière son objectif, le cliché final le dévoilera sans détour.

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Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

Avec ces deux photographes en herbes, le constat est le même : les modèles ne posent pas avec un objectif artistique. Les ouvriers italiens sont aux travail, les jeunes séminaristes étudient la Bible ou se reposent sur la plage. Les photos n’ont pas été prises dans le but d’être exposées en galerie. Le cadrage, la profondeur de champs, les ombres, la mise au point sur les regards… rien de tout cela n’est travaillé. Les décors sont bruts : un mur, le ciel, la plage… Ce sont des photos amateurs ou les modèles se savent regardés derrière un objectif. Et ces modèles sont photographiés tel qu’ils étaient à l’instant T. La photo finale révèle seulement comment le photographe les regardait. Dans les deux cas, ce regard est sensuel, voire érotique.

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Le coach version Greg Reynolds – Jesus Days (1978 – 1983)

L’homosexualité y transparaît toujours.

L’œil de Greg Reynolds saisi l’érotisme du corps masculin dans son entier, des poils sur le torse, la sensualité des pieds, des paires de jambes alanguies, des yeux rieurs, les sourires sexy et des regards complices, presque intimes… et puis il voit des shorts, mouillés ou retroussés. Karlheinz Weinberger saisit plutôt des torses imberbes, des abdominaux contractés, des tétons qui pointent et des épaules dans l’effort. Les regards sont francs et ténébreux, presque intimidés.

Karlheinz Weinberger - Sicile 1959
Karlheinz Weinberger – Sicile 1959

 

 

 

 

 

 

 

Dans les années soixante, la vie photographique de Karlheinz Weinberger va prendre de la consistance. Il voyage en Sicile ou à Lampedusa pour y photographier, à la source, des corps de jeunes pêcheurs ou de maçons au naturel. Il collabore également à la revue “Der Kreis”, un magazine suisse publié de 1932 à 1967 dont le but était de promouvoir les droits sociaux pour les gays. Certaines de ses photographies y seront publiées. Mais c’est en 1958 que sa passion photographique prend un tournant et de l’essor.

Karlheinz Weinberger - Sicile 1959
Karlheinz Weinberger – Sicile 1959

Son homosexualité affirmée le pousse à s’intéresser à tous ceux qui sont hors normes et il rencontre les “Halbstarkes “, appellation helvétique des jeunes rockers, bikers et autres rebelles influencés par la culture américaine. Ces jeunes forment des bandes et sont en quête d’une identité. Weinberger leur ouvre sa porte et ces jeunes viennent chez lui pour écouter les nouvelles musiques de l’époque… et s’y faire photographier. Weinberger s’intéresse à la culture que ces jeunes développent autour d’objets et des signes identitaires ainsi que vestimentaires. Désormais, il photographie avec un Rollei Flex 2,8, car il a plus d’assurance et de moyens.

Un par un ou en groupe, les jeunes posent.

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Karlheinz Weinberger – Rebelles

Ils affichent fièrement leurs signes extérieurs de révolte : regards bravaches, jeans et vêtements bricolés, boucles de ceinturons et braguettes “customisées”, blousons marqués du nom des gangs…

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Karlheinz Weinberger – Rebelles

 

 

 

 

 

 

 

Ce sont essentiellement des photographies de cette période là qui ont été exposée en 2011 pour l’exposition Rebelles du musée Nicéphore Niépce. Cette fois-ci, on est dans la photographie d’amateur éclairé. Les photographies en extérieure sont davantage maîtrisées : les visages sont plus nets et les arrières plan informe sur l’environnement.

Karlheinz Weinberger s’essaie également chez lui à la photo de studio. Il utilise des fonds blancs pour détacher la silhouette et travaille les éclairages et les ombres.

Karlheinz Weinberger - studio
Karlheinz Weinberger – studio

Ce qui en fait de l’Art, c’est qu’il met en scène.

Rolleiflex-2.8
Rolleiflex-2.8

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le modèle pose et le photographe se positionne. Les jeunes hommes sont pris en plan américain (cadré au dessus des genoux) et Weinberger les photographie en contre plongé, c’est son angle de vue de prédilection. On l’imagine à genoux, face au modèle. Pourquoi ? Pour mettre en avant les gros ceinturons, les boucles et l’entrejambe. Une idée de cadrage pareille ne s’improvise pas, elle ne s’apprend pas non plus dans une école de photo, elle s’impose à l’œil exercé du photographe, même amateur.

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Karlheinz Weinberger – Rebelles

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