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1995, la nuit gay

Comment l’homosexualité devint tendance en une soirée


23 Juin 1995 : la nuit gay

 

Lorsqu’en 1995 Canal + consacre une nuit entière à la culture Gay, la chaîne cryptée fait l’événement. Neuf heures durant, des documentaires, des clips, des fictions et même un film porno gay après minuit. Du jamais vu ! L’homosexualité s’était pourtant déjà invitée en prime time sur d’autres chaînes. Mais avec Canal +, le paradigme change radicalement.

 

 

Pour la première fois, une grande chaîne consacre une programmation entière à la culture et aux expériences homosexuelles sans les réduire à la maladie, au scandale ou au débat de société. La norme est abolie, et elle était solidement installée. Petit retour en arrière.

 


Aux débuts de la télévision : le silence radio

 

Si la télévision française commence dès la fin des années 40, et que les véritables premiers programmes sont diffusés durant les années 50, c’est seulement à partir des années 60 que la télévision française prend son envol, si l’on peut dire. 

Et si seulement un foyer sur dix possède un récepteur au début de la décennie, les français s’équipent massivement par la suite et on compte plus de neuf foyers sur dix équipés à la fin de cette période. 

 

Autant dire que l’avènement de la télévision fut un objet social d’envergure et une bombe culturelle à fragmentation. Il y a bien eu un avant, et un après.

 

C’est également durant cette décennie, en 1964 exactement, qu’est créée l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) qui remplace la Radiodiffusion-télévision française (RTF) avec pour objectif premier la modernisation de la radio et de la télévision publique, et pour objectif induit, un meilleur contrôle de l’État.

 

 

 

À cette époque, l’homosexualité occupe sur les deux chaînes de l’ORTF le même espace qu’elle occupe partout dans l’espace public. C’est à dire que dalle ! Bien évidement, comme dans la vraie vie, l’homosexualité transparaît ça et là mais il existe peu d’exemples documentés de sketchs ou d’émissions, voire de débats dans les années 1960 étant explicitement centrés sur l’homosexualité.

 

Le plus souvent, il s’agit d’allusions, de personnages efféminés ou de codes de jeu que le public peut interpréter, sans que le mot homosexuel ne soit prononcé. La censure de l’ORTF et les normes sociales rendent les références directes très rares. La télévision des années 60 reflète une société où le sujet demeure largement tabou. Cela ne durera pas.




L’homosexualité, entre psychiatrie et franche rigolade

 

 

Avec les années 70, c’est toute une génération de boomers qui entre dans la trentaine, s’installe, fonde un foyer et instaure le salon comme nouvelle pièce centrale et indispensable à la vraie vie des vrais gens modernes. Le salon est roi parce que c’est dans cette pièce-là que trône majestueusement le poste de télévision, celui qui coûte encore une blinde.

 

 

 

On s’y plonge des heures durant, en famille, confortablement vautré sur le canapé ou lové dans un fauteuil, devenus soudain les must have de l’équipement domestique. Comme l’avait été pour la génération précédente l’arrivée de l’eau courante avec l’aménagement d’une salle de bain, l’ancienne pièce star. 

 

 

Une salle de bain payée une fortune mais avec son trône. Tels des monarques à Versailles, on pouvait enfin chier chez soi. Les boomers, quant à eux, auront la télévision et le monde dans leur salon. Enfin une partie du monde. Le monde version Maritie et Gilbert Carpentier. Mais revenons-en à ma thématique de départ. 

 

Le tournant majeur intervient le 21 janvier 1975, lorsque Les Dossiers de l’écran consacrent une émission entière à l’homosexualité. Environ 19 millions de téléspectateurs suivent le débat. C’est dire si on s’attendait à du sulfureux. Cette émission est historique parce qu’il s’agit d’une émission sur l’homosexualité, avec de vrais homosexuels dedans.

 

 

Et pas des types en jupes ou des mignons à voix aiguës, mais Jean-Louis Bory, Roger Peyrefitte et Yves Navarre. Des écrivains qui savent parler, expliquer, et argumenter. Face à eux, un curé, des docteurs et le député Paul Mirguet, labelisé « expert » après avoir fait voter en 1960 un amendement assimilant l’homosexualité à un fléau social.

 

 

La vision pathologisante qui suintera du débat qui s’en suivit correspond tel un calque à la vision marginale et folklorique qu’on décèle sans trop chercher dans les images d’archives des différents plateaux tv de l’époque.

 

 

Expurgée de toute réalité intime ou sociale, l’homosexualité est exhibée dans les années 70 comme une bizarrerie de mœurs, une étrangeté comique ou une lubie bourgeoise. Faites votre choix ! Le triomphe de La Cage aux folles, créée sur les planches en 73 par Jean Poiret et Michel Serrault enfonce le clou, conforte un rire de connivence et impose cette idée qu’un homosexuel, ben c’est rigolo !

 

 

 

La pièce irrigue rapidement tout le paysage médiatique et culturel de la décennie, avant d’être à nouveau un triomphe, cette fois populaire, au cinéma. À la télévision, des extraits comme la scène de la biscotte passe en boucle. Michel Serrault popularise la folle, et l’homosexualité devient synonyme de farce et de travestissement.




De la folle au sidaïque

En 1982, après la dépénalisation des dernières discriminations pénales liées à l’homosexualité, on aurait pu attendre des trois chaînes de télévision nationales une représentation plus ouverte, moins caricaturale et surtout plus humaine et authentique. Au lieu de cela, l’arrivée tragique du VIH bouleverse le paysage médiatique et abîmera encore davantage la perception des gays. La folle rigolote de cabaret ne passera pas le cap des années 80.

 

 

Au départ, la télévision française a complètement ignoré le sujet. L’homosexualité étant un non sujet par définition. Puis elle s’est contentée de reprendre sans broncher le terme américain de Cancer Gay, comme s’il s’était agit d’une maladie exotique, voire tropicale.

 

Ce nouveau virus venu d’ailleurs est traité alors sous l’angle du fait divers et de la curiosité sociologique et médicale. Mais l’appellation Cancer Gay est rassurante, la contagion est limitée, circonscrite. Ce n’est qu’au fil de la décennie, et face à l’urgence sanitaire grandissante que les yeux s’ouvrent et que la parole se libère.

 

Des reportages sont diffusés sur des homosexuels malades du SIDA. Des associations sont invitées à des débats… pour parler des homosexuels malades du SIDA. Des émissions médicales abordent le sujet… de ces homosexuels malades du SIDA. Entre stigmatisation, apitoiement et devoir d’information, l’homosexuel malade du SIDA devient un personnage anonyme médiatique et récurrent.

 

Lorsque les scientifiques commencent à souligner que le virus ne touche pas uniquement la communauté gay mais l’ensemble de la population, ils brisent violemment un confort mental bien douillet. La prévention et le dépistage deviennent des mots courants en quelques mois.

 

 

Campagnes de communication officielles et usage du préservatif fortement conseillé. Après le rouleau de PQ pour chier chez soi, la télécommande pour regarder le monde de chez soi, la capote dans le porte-feuille devient le nouveau must have, le nouvel essentiel. Les droits et la vie quotidienne des homosexuels n’intéressent personne, le médical prime. Cette focalisation contribue très fortement à associer homosexualité et maladie, distillant la crainte dans la société.

 

 

Le vocabulaire est anxiogène, les termes employés relèvent de la peur et de l’incompréhension face à un virus exotique devenu maladie mystérieuse, contagieuse et mortelle. Des personnalités politiques d’extrême droite, notamment Jean-Marie Le Pen, parlent de sidaïques, associant les malades à des lépreux. Vous l’aurez compris, dans les années 80, le gay ne fait plus rire. Plus du tout.




Début des années 1990 : une mini petite visibilité

Au tournant de la décennies, des talk-shows d’inspiration américaine envahisse le PAF et deviennent la mode, faisant de Christophe Dechavanne, Thierry Ardisson, Mireille Dumas ou Jean-Luc Delarue les nouvelles stars du petit écran. L’homosexualité est un sujet toujours aussi sulfureux, donc un sujet garant d’attirer le chaland et des pages de pub bien fournies.

 

 

La télé-réalité n’a pas encore vu le jour mais l’exploitation médiatique de la vie privée, rebaptisée « témoignages », qui est l’essence même de ces talk-shows grand public, en est clairement un signe annonciateur. L’homosexuel est donc un bon client, selon le nouveau jargon. Entre voyeurisme et information, ces programmes oscillent entre une volonté de montrer pour éduquer et faire progresser, et une surenchère larmoyante se goinfrant de la souffrance face au rejet social, le poids du secret et la quête d’acceptation. Reste tout de même que l’homosexualité est enfin abordée.

 

 

Elle devient un sujet de discussion, mais elle reste toujours à la marge de la représentation sociale. Pour le téléspectateur lambda, l’homosexuel demeure un être extra ordinaire. Par ailleurs, si les témoignages d’homosexuels sont plus fréquents, ils restent souvent anonymes. Le visage est flouté, la voix est transformée.

 

Si le coming out est un concept nouveau, il est présenté comme un sujet exceptionnel. Quant aux personnalités homosexuelles plus ou moins reconnues, elles évitent soigneusement toute déclaration publique. Au début des années 90, le placard s’entrouvre, mais très légèrement.

 

 

Les fictions françaises comptent encore très peu de personnages homosexuels. À l’exception notable de la sitcom Les filles d’à côté, diffusé sur TF1 à partir de 1993. Gérard Vives y incarne un employé de salle de sport grandement efféminé, ressuscitant comme s’il en était besoin, la caricature de la folle rigolote des années 70.

 

 

On aurait pu s’attendre au pire, mais ce retour indique paradoxalement le signe du changement. L’acteur compose un personnage touchant, à l’écoute des femmes et s’il frôle souvent le ridicule, il n’y sombre jamais. De fait, 30 ans après Zaza Napoli, ce personnage de prof de sport follasse constitue, pour l’histoire de la tv, le tout premier repère quotidien de la culture homosexuelle dans les foyers français. Ça fout un peu les jetons quand on y pense, mais c’est comme ça ! Surtout le personnage est adoré par les familles. La société a évolué, le regard devient bienveillant.


Arrive la Nuit gay de Canal+ le 23 juin 1995

La rupture est annoncée à l’avance dans toutes les gazettes nationales. Elle est assumée et elle est totale. Aux manettes du concept se trouve Alain Burosse. C’est un homme de médias, pionnier de la télévision et de Canal+, un réalisateur et une personnalité du monde gay. Il est, dans ces années 90, toujours resté un activiste de la cause depuis sa découverte du militantisme homosexuel au FAHR en 71.

 

 

Il est également connu pour avoir jeté, avec d’autres militants radicaux en 73, tout le contenu d’une poubelle sur Jean Poiret en remerciement pour La Cage aux Folles, « cette caricature nauséabonde faite pour complaire à un public hétérosexuel bourgeois ». Autant dire que lorsque son nom se retrouve à l’initiative du projet, tout le monde s’attend a du lourd.

 

Et du lourd, il n’y eut que ça. Neuf heures durant, l’homosexualité est abordée comme un sujet culturel et social à part entière. L’homosexuel n’est plus un problème, une tafiole rigolote ou un malade du SIDA, il devient une composante de la société. 

 

 

Le programme commence en prime-time, dès 20h30, avec le documentaire Demain Monsieur de Michel Royer. 50 minutes d’archives françaises et étrangères qui retrace l’histoire de la représentation de l’homosexualité à la télévision des trente dernières années. C’est inédit.

 

 

S’en suive des films, des clips vidéos, des courts métrages et autres documents, tous centrés sur l’homosexualité en tant que culture. On y aborde pêle-mêle le triangle rose, San Francisco, Le Marais, Ménie Gregoire, la répression, la dépénalisation, la musique, la danse, l’amour, la mort, les conditions de vie… Entre sujet de société contemporains, rappels historiques, image d’archives et images de performances d’artistes sur les scènes du Palace et du Cirque d’Hiver, la chaîne cryptée passe la soirée a briser tabou après tabou.

 

 

 

En mélangeant les angles et en alternant les programmes, elle met en lumière toute une mosaïque de genres, de vécus, d’histoires. Elle normalise l’invisible dans un esprit bon enfant et une effervescence festive. La techno et la house sont à l’honneur, l’ambiance générale est à la fête et à la modernité.

Les cicatrices de l’épidémie de Sida sont toujours bien présentes mais la soirée est avant tout une célébration. Le ton général est transgressif, provocateur et libéré. Le résultat sera un immense succès. Un triomphe. La nuit Gay dépasse même le record d’audience détenu depuis deux ans par la « Nuit Johnny » sur la même chaîne.

En cela le programme est devenu un moment tv historique difficile à déprécier ou à discréditer. Ce succès a eu de grandes conséquences. D’abord il a ringardisé sévèrement et du jour au lendemain tous les talk-shows à la mode et leurs « témoignages » pathologisants ou larmoyants d’homosexuels frustrés. Ensuite et pour la toute première fois, l’homosexualité a démontré qu’elle savait très bien parler d’elle-même, sans filtre médical ou psychologisant, sans Jean-luc Delarue ou Mireille Dumas. Surtout, la Nuit Gay aura rendu l’homosexuel sympa. Bientôt, avoir un ami gay deviendra même tendance. Un nouveau must have. Mais ça, c’est toute une autre histoire.

david jean felix

Blog gay français- homosexualité et homophobie - histoire et photographie - articles et humour

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