L’homo-érotisme est-il uniquement une question de beaux gosses virils et bien membrés ?

Un magazine fait maison

Lorsqu’en 1951, Bob Mizer (1922-1992) lance son magazine “Physique Pictorial”, il photographie des garçons depuis déjà près de dix ans et son agence de mannequin pour bodybuilders “The Athletic Model Guild” existe depuis 1945. Il recrute lui-même ses modèles à Los Angeles, la ville où il vit. En autodidacte de la photographie, il a tout appris tout seul : la lumière, les positions, la focale, la prise de vue, au fil des ans et au fil des modèles qu’il a fait défiler devant son objectif.

 

 

 

En autodidacte de l’archivage, il catalogue ses clichés et classe ses modèles auxquels il attribue toutes sortes de caractéristiques en plus de leurs noms et âges. Enfin, en autodidacte de la vente, il s’est lancé dans la vente de ses photos par la poste en faisant de la publicité dans les magazines pour hommes de l’époque.

 

 

Recruteur, archiviste, photographe et vendeur, Bob Mizer est à 28 ans un vrai self-made-man à l’américaine, qui fabrique tout de son garage ou de son jardin, dans la grande maison de sa maman. En 1951, donc, son “catalogue” est si vaste et la demande si forte qu’il passe comme un grand le cran du dessus et se lance dans la publication. En autodidacte, comme vous l’imaginez bien. Le premier numéro de “Physique Pictorial” sort en novembre. Pour l’illustration de la couverture, il fait appel à George Quaintance.

 

 

Une illustration largement oubliée depuis mais qui, à mon avis, devrait être considérée comme un point de départ dans toute l’imagerie gay que nous connaissons aujourd’hui. Le début d’une certaine idée du corps masculin, à la fois hyper-sexuée et animalière. Une couverture qui, je pense, devrait être considérée comme “d’anthologie” comme l’est encore considérée de nos jours la couverture du premier Playboy avec Marilyn. Sauf qu’à l’époque, comme aujourd’hui d’ailleurs, tout le monde s’intéressait et s’intéresse encore à Marilyn. Pour ce qui est de George Quaintance… je vous laisse juge.

 

 

Une couverture signée George Quaintance

 

 

Dire que les œuvres de George Quaintance (1902-1957) suggéreraient l’homo-érotisme serait se moquer de vous. Des fesses bombées, des cuisses galbées, des muscles saillants et des pectoraux d’acier, George Quaintance ne dessine pas des hommes mais une représentation sexuelle de l’homme. Dans ses dessins, les visages sont interchangeables, et les corps le sont également. Comme si chaque œuvre ne représentait au final que le même fantasme, dans différentes tenues, dans différentes postures et dans différents décors. 

L’homme, dans la représentation sexuelle qu’il en fait, importe peu au final. Moins, en tout cas, que l’allure générale de son corps.

Du cou jusqu’à la pointe des pieds, les dimensions sont trop parfaites, les muscles sont trop bien formés, les biceps, comme les pectoraux sont trop bien dessinés. Pas de poil, pas même sur les mollets. L’homme dessiné est une vision kitch d’un mélange de statue romaine, de mythologie grecque et de star hollywoodienne.

 

 

Si les décors style Far West sont récurrents, c’est qu’ils sont familiers et culturels pour Quaintance, qui vient d’une ferme de Virginie. Un état à l’origine très rural, fait de plaines et de forêts, devenus depuis de grands parcs protégés. C’était également un État du sud. Confédéré et esclavagiste durant la guerre de sécession. Un état conservateur et républicain depuis.

 

 

Autant dire que les hommes à chapeaux de cow-boy, chemises brodées, jeans dénims, bottes à talon et bandanas autour du cou étaient légion. Maintenant, avaient-ils le cul bombé ? Dans les rêves de Quaintance, apparemment oui !

Si pour moi la couverture du premier “Physique Pictorial” par Quaintance est importante, c’est parce qu’elle met en avant un stéréotype aujourd’hui omniprésent dans l’imagerie homosexuelle érotique comme pornographique, essentiellement américaine : le beau mec macho pas trop farouche, viril de partout.

 

 

Un profil largement mis en avant dans les publications du magazine de Bob Mizer, comme il le sera plus tard dès les années 70 dans les publications du magazine “Colt”, dont le nom même est un hommage à l’homme qui popularisa le revolver. Ce modèle restera le standard de toutes les publications gays des années 80 jusqu’à leur déclin avec l’arrivée du net. Des mecs athlétiques et au profil hétéro. Surtout pas efféminé, surtout pas gringalet, et surtout pas l’air gay.

 

 

 

La confirmation d’un modèle par une dessinateur venu du froid

 

Pour le numéro du printemps 1957, le magazine “Physique Pictorial” a pour couverture un dessin d’un certain Tom. Exit les cow-boys. La couverture présente deux solides bûcherons au torse imberbe, aux épaules bien carrées et à la taille ultra fine. Tout avait commencé l’année précédente, en 56, lorsqu’un obscur dessinateur finlandais au nom improbable avait envoyé à Bob Mizer certains de ses dessins pour une éventuelle publication dans son fameux magazine, à la renommée désormais mondiale.

Touko Laaksonen (1920-1991) travaillait dans l’industrie publicitaire à Helsinki mais avait auparavant servi durant la deuxième guerre mondiale dans l’armée finlandaise. De retour à la vie civile avec des images érotiques et fantasmées de soldats plein la tête, il dessine sur son temps libre de solides gaillards, musclés de partout et moulés là où il faut dans des uniformes ajustés.

Dès la publication de l’édition de l’hiver 1957, les dessins publiés dans “Physique Pictorial” seront signés Tom of Finland. Laaksonen aurait été norvégien, on aurait eu Tom of Norway. Comme quoi, un pseudonyme, ça tient souvent à pas grand chose.

 

La collaboration entre Mizer et Laaksonen durera plusieurs années et elle aura pour conséquence la perpétuation de cet archétype de l’homme viril, déguisé en bûcheron, plus tard en motard, en policier ou en militaire. Tout un fétichisme de la tenue que l’on retrouve aujourd’hui encore souvent dans la pornographie américaine.

Aujourd’hui, les œuvres de Tom of Finland font régulièrement l’objet de présentations en grandes pompes dans différents musées. Il existe une fondation à son nom, qu’il fonda lui-même en 1979 pour commercialiser ses productions. En 2017, sa biographie donna lieu à un film. L’impact culturel du dessinateur est indéniable.

 

 

Celui, plus confidentiel de George Quaintance n’est pas en reste. Bien que le malheureux, mort prématurément d’une crise cardiaque en 1957, ne vécut pas suffisamment longtemps pour imprégner durablement son art dans les mentalités.

 

 

Pourtant, avant Tom of Finland, avant George Quaintance ou Bob Mizer, l’homo-érotisme existait déjà. Dans d’autres dessins, peints de manière différente, exprimant des angles de vue différents. L’homosexualité n’est pas tonitruante, aveuglante comme un entrejambe gonflé au milieu du dessin, et parfois les peintres en question n’étaient pas, et ne sont toujours pas aujourd’hui considérés comme homosexuels. Du moins officiellement. Dans “Océan”, un recueil de manuscrits et de pensées philosophiques de Victor Hugo publié après sa mort, l’écrivain Panthéonisé disait “Dis-moi ce que tu aimes, je te dirai qui tu es”. Je dirais modestement concernant les peintres : dis-moi ce que tu peins, je te dirai ce qui t’intéresse. Pour joindre les actes à ma pensée, je vous propose les deux tableaux suivants.

 

Émile Friant “Les canotiers de la Meurthe” 1888

Au premier regard, on ne les voit pas toujours. Il y a pourtant deux femmes dans cette œuvre. Éclipsées par de jeunes hommes, seules leurs têtes apparaissent. Une analyse iconographique sommaire ferait apparaître l’importance de la tablée nappée de blanc, répondant au blanc du ciel. Le repas frugal mais partagé dans la joie par des gens de petites conditions. Treize personnes autour de la table, le pain que l’on coupe au premier plan, le vin que l’on sert. Une agréable réinterprétation de la cène ou le dernier repas de Jésus-Christ avec ses douze apôtres, s’il n’y avait ces deux femmes présentes.

 

Emile Friant – Les Canotiers de la Meurthe – 1888

S’il s’agit de la première idée qui vous est venue en regardant le tableau. Chapeau, c’est effectivement l’analyse la plus couramment observée. Si en revanche, votre regard s’est d’abord et davantage porté sur les rondeurs des épaules dénudées, ces bras masculins légèrement musclés et ces nuques en premier plan aux cheveux bien coupés, avouez alors que le veston négligemment tombé ou en train d’être ôté façon strip-tease par le canotier du fond ne vous a pas échappé. Les couleurs utilisées pour les différents teints de peau non plus.

 

Associées aux noirs et roux épais des chevelures bien denses de ces messieurs, elles s’associent aux détails données aux fines moustaches, aux petites barbes naissantes ou bien taillées pour donner à l’ensemble de la tablée ce côté vigoureux, jeune et athlétique.

La posture, la main sur son épaule, du canotier assis tout à gauche vous a sûrement empêché de remarquer la femme à ses côté, ou pire, le pain que l’on coupe juste devant. Et les regards ? Les regards gourmands en direction du canard ou celui, tout aussi touchant, du serveur ?

 

George Quaintance dessinait des cow-boys. Tom of Finland préférait les bûcherons, puis les motards, les militaires ou les policiers. Qu’en était-il du fétichisme des canotiers au dix-neuvième siècle ?

Émile Friant, en grand sportif, amoureux du grand air et de la franche camaraderie ne s’est jamais marié, mais il avait pour compagne Eugénie Lederberger. Avec qui il resta jusqu’à la fin de sa vie.  

 

Son œuvre, plus vaste que le seul tableau que je vous présente, se caractérise par un réalisme sensible, des tonalités douces, des atmosphères très sentimentales et des personnages exprimant une certaine fragilité. Tous ces éléments se retrouvent dans l’auto-portrait qu’il fit de lui en 1887.

 

Gustave Caillebote “Les raboteurs de parquet” 1875

Treize ans plus tôt, le rentier, grand mécène et peintre lui-même Gustave Caillebote présente au jury de la première grande exposition des peintres impressionnistes le tableau suivant au nom au combien simpliste : “Les raboteurs de parquet”. Il sera refusé car jugé sans intérêt. Le grand succès de l’œuvre aura pourtant lieu, trois ans plus tard, lors d’une deuxième exposition.

Gustave Caillebotte – Les raboteurs de parquet – 1873

Apparemment, les membres du premier jury n’avait pas été sensibles au modelé des torses, à la position des corps ou encore à la sensualité des mouvements figés dans l’élan sur des lignes fuyantes dans un cadre décentré. Là où le spectateur observe une vue plongeante sur des hommes à genoux, torse poil en avant. Là où le fétichiste contemple de jeunes raboteurs essentialisés à des dos courbés, des épaules arrondies et des bras tendus dans une danse faites de vas et de viens, les membres du jury n’avaient vu qu’une scène triviale du quotidien. Même les paires de mains viriles fermement accrochées le long de leur racloir ne leur avaient pas fait d’effet. Le fétichisme du raboteur, non plus !

Gustave Caillebotte ne s’est jamais marié et si son homosexualité n’a jamais été démontrée avec évidence, sa latence se retrouve souvent dans ce qu’il à peint. Et comme je vous le disais, dis-moi ce que tu peins, …

Pour conclure, je vous propose ce dernier tableau de Jacques Sultana, qui nous a quitté en 2012. Sultana à peint des portraits plus explicites et pourtant ce sont ceux qui sont les plus simples que sont les plus sensuels.

 

Comme quoi, un homo-érotisme sans culs bombés, torses carrés et bodybuildés à la Tom of Finland ou George Quaintance peut faire autant d’effets. Évidement, les formes sont toujours là, il faut juste savoir regarder ce qui est suggéré. Par exemple, dans le tableau suivant, certains ne voient et ne verront jamais qu’un mec qui peint. Certains diront même qu’il s’agit d’un mec qui se fait chier. Le tableau s’appelle en fait “Olivier au salon”.

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4 Replies to “Sensualité ou hyper-sexualité ? L’homo-érotisme selon l’artiste”

  1. Très bon article et des références que je connaissais pas, notamment Jacques Sultana. Merci et bonne continuation

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