De Bowie à Prince en passant par George Michael, l’évolution de la masculinité tout en musique

Tout commença par les années soixante-dix.

Quiconque n’a pas vécu la musique des années quatre-vingt en direct live n’a pas vécu le kitch gay à son zénith pourrais-je dire en prenant le ton martial et définitif du vieux sage qui sait. Il pourra dire qu’il en a entendu parler, qu’il en a une vague idée, qu’il s’y est intéressé ou qu’il connaît. Mais jamais, au grand jamais il ne pourra dire qu’il en a fait l’expérience dans sa chair, dans son petit corps, par tous ses petits pores frissonnant et par tous ses cinq sens vibrant tous en même temps. Parce qui si cela avait été le cas, il s’en souviendrait, et il s’en souviendrait à vie. Et peut être même au delà. Tout a commencé dans les années soixante-dix.

Village People - 1978
Village People – 1978

Imaginer le jeune homme tombé par hasard, un jour banal et au détour d’une des trois chaînes tv du paysage audiovisuel français de l’époque sur les inimitables Village People. Cinq mecs au couleurs des clichés gay les plus répandus entre une émission de Jacques Martin et un épisode de Starsky et Hutch. Imaginez un autre jeune homme sensible qui soudainement se retrouve par écran interposé face à David Bowie en Ziggy Stardust, égérie du Glam Rock.

Ziggy Stardust - 1972
Ziggy Stardust – 1972

Juste après Danièle Gilbert. Sans préparation, sans rien. Brut. En pleine France bien hétéro macho qui ne se doute de rien, l’homosexualité était pourtant là. Elle criait sa présence. On sait tous que les seventies furent cols pelle à tarte, pâtes d’éléphant et flower power. On sait qu’elles étaient flashy et évaporées, mais fallait-il que la plupart des gens soient à ce point peu au fait des choses de la vie pour ne pas se rendre compte que Freddy Mercury habillé comme ça, c’était plus que simplement son côté artiste qui s’exprimait :

Freddy Mercury en grande forme - 1977
Freddy Mercury en grande forme – 1977

Et bien non, la plupart des gens ne se doutaient de rien. Pourtant le groupe s’appelait Queen. Pourtant Freddy Mercury avait déjà fait son coming out dès 1974 dans le magazine New Musical Express. « I’m gay as a daffodil » avait-il déclaré primesautier à la journaliste Julie Webb. Il faut dire qu’en France, l’alinéa 2 de l’article 331 du code pénal sanctionnait jusqu’en 1982 «quiconque [ayant] commis un acte impudique ou contre-nature avec un mineur du même sexe». L’époque était différente, l’homosexualité se vivait dans le placard et la sexualité des artistes n’était jamais discutée. Elton John pouvait passer pour hétéro chez beaucoup de téléspectateurs. Si si !

Années quatre-vingt, triomphe de l’éphèbe

Avec les années quatre-vingt, l’industrie musicale devint plus industrialisée. L’arrivée de Mtv en 1981 révolutionna la diffusion de la musique et popularisa les clips vidéo. De grandes stars en profitèrent. Madonna en mariée chantant Like a Virgin en fut une.

A-ha, trois beaux gosses venus du froid
A-ha, trois beaux gosses venus du froid

Tous ces clips vidéo propagèrent à l’échelle mondiale une imagerie anglo-saxonne où les beaux gosses masculins mais un peu sensible à la Tom Cruise seront légion. 

Tom Cruise - Période Top Gun - 1986
Tom Cruise – Période Top Gun – 1986

Il y eut les beaux gosses du groupe A-ha, Duran Duran, Depeche mode… et Wham, avec George Michael en mini short bleu et blanc et t-shirt rose. J’invente pas. George Michael fut le Rock Hudson de la musique pendant quelques années avant d’être outé par les faits en 1998, date où il fut arrêté pour attentat à la pudeur dans des toilettes publiques à Beverly Hills. George Michael était le contraire de Freddy Mercury.

George Michael
George Michael

Il ne faisait pas efféminé, ne portait pas de grande cape flamboyante ni de couronne sur scène et ne chantait pas torse poil.

Freddy Mercury : the Queen
Freddy Mercury : the Queen

Bien au contraire. Toujours sexy, toujours habillé et avec un look et une coiffure étudiés au millimètre, il représentait tout ce qu’un gay peut avoir de masculin. Rien que pour ça, il était un modèle. A l’époque, plusieurs homosexualités coexistaient dans les classement musicaux.

Jimmy Sommerville
Jimmy Sommerville

Holly Johnson (Frankie goes to Hollywood) représentait une homosexualité débridée et cuir, Jimmy Sommerville (Bronsky Beat) une homosexualité plutôt skin et prolo quand Boy George (Culture Club) rerpésentait une homosexualité transformiste lorgnant vers la transexualité.

Boy George
Boy George

Aucune de ces homosexualités ne se cachait mais toutes, quelque part, correspondaient aux clichés les plus répandus sur les gays. George Michael, lui, véhiculait une image de gendre idéal, comme les éphèbes de l’écurie de stars en herbe du trio de compositeurs anglais Stock, Aitken et Waterman. Rick Astley, Jason Donovan, Big Fun.

Rick Astley
Rick Astley

Certains étaient gay, d’autres ne l’étaient pas, mais tous ont eux aussi et à leur façon véhiculé cette image proprette du garçon bien coiffé au sourire ultra brite qui sont encore les stéréotypes masculins des publicités d’aujourd’hui.

Du cow-boy macho à l’ange du sexe

John Wayne dégaine
John Wayne dégaine

Dans les années 30 et 40, en plein age d’or de Hollwood, l’homme, c’était John Wayne. Gary Cooper, à la rigueur. Ou Clark Gable. En tout cas c’était un gars, un viril de chez viril, un cow-boy à la voix grave qui sent bon le far-west américain. Le conservatisme était la règle. Trente ans plus tard, avec Ziggy Stardust, l’outrance était une religion. Les limites étaient à dépasser et David Bowie fit beaucoup pour populariser l’androgynie, la bisexualité et par déduction dans l’esprit de ses contemporains qui étaient tout de même loin d’être que des cons, l’homosexualité.

David Bowie - the man who sold the world - 1971
David Bowie – the man who sold the world – 1971

Comment ? D’abord en proposant comme pochette d’album alternative de « The man who sold the World » (1971) une photo de lui en midinette en fleurs, alanguie sur un sofa dans son boudoir. Ensuite, en inventant Ziggy Stardust, personnage haut en couleurs sorti d’une autre planète. Ni homme, ni femme mais toujours hypersexuel dans les attitudes. Dans une interview pour la revue musicale Melody Maker en 1972, il déclarera sa bisexualité en la qualifiant de meilleure chose qui lui soit arrivé. Il reviendra sur ses propos plus tard mais ce faisant, il lancera les graines d’une révolution des représentations de la masculinité qui enterreront John Wayne et feront échos aux outrances de Freddy Mercury, Elton John, …et Prince.

Prince
Prince

Prince, ce petit gars du Minnesota qui amena la représentation de l’androgynie dans la musique à un niveau jamais atteint. Pourtant Bowie avait mis la barre très haut. Talons compensés, vestes flashy ou top échencré, des colliers, des bijoux, des bagouzes, des paillettes… Prince n’était pas Queen mais n’en était pas loin. Si Ziggy Stardust était hypersexuel dans les attitudes, Prince était sexe, tout court. Sexe dans Cream (1991), sexe dans Kiss (1987), sexe sur scène, sexe dans ses clips, sexe dans ses déhanchés, ses petits cris, ses yeux, sexe par sa voix, sexe sur la pochette de Love sexy (1988).

Prince - Love Sexy - 1988
Prince – Love Sexy – 1988

Plus sexe encore sur cette célèbre pochette que ne l’avait été Bowie en robe dans son boudoir. Au point de faire passer la témérité de Bowie pour le caprice d’une midinette en fleurs qui veut choquer mémé. Il faut s’imaginer les Carrefours, les Centre Leclercs et les Auchans de l’époque vendant l’album de Prince à poil. L’album à pour thème la lutte entre le bien et le mal, la vertu et le péché. Loin, très très loin de l’imaginaire hypersexué d’un John Wayne qui aurait débattu la question à coup de flingues, Prince s’offre à poil, tel un ange lascif, méditant la question.

Et George Michael dans tout ça ?

Oui, je vous entends ! Et George Michael dans tout ça, réclamez-vous très justement. Et bien George, si je peux me permettre de l’appeler George, (remarquez que l’on dit toujours Bowie et jamais David…), oui George, c’était le gars parfait, l’idéal pour quantité de gays. Le mec que vous auriez rêvé de présenter à Maman. Celui que vous auriez volontiers amené chez mamie en lui disant : Mémé, voici mon George. Là, George aurait sourit à mémé, et mémé aurait fondu, obligatoirement. Elle aurait fondu parce que George, il n’était pas sexe, encore moins hypersexuel.

George était sexy, quoi qu'il fasse
George était sexy, quoi qu’il fasse

George, il était sexy. Souvent c’était ce qu’il voulait être, mais la plupart du temps, George, il était sexy malgré lui. Son sourire était sexy. Ses fossettes étaient sexy. Ses grands yeux étaient sexy. Même ses cheveux étaient sexy. Sa voix était unique, elle vous plongeait, vous berçait et vous noyait dans le sexy. George le sexy, il avait vécu dans le placard et il y serait bien resté plus longtemps parce que George le sexy, c’était pas le genre Queen, c’était pas la midinette en fleurs sur canapé, et c’était surtout pas l’ange lascif couvert de colliers et de franges. Il était parfois efféminé dans certaines de ces attitudes mais c’était jamais fait exprès. Il aurait préféré éviter de parler publiquement de sa sexualité mais on lui avait pas trop donné le choix. George, c’était un beau gosse tout sensible qui s’était découvert gay, et qui depuis faisait avec. George, c’était le gars qu’on comprenait. Et le destin, ce petit salopiot de merdeux, a voulu que George nous quitte la même année que Prince et David Bowie. Trois hommes, trois destins différents, mais avec le recul, c’est toute une page de l’évolution des mœurs et de la représentation de la masculinité qui se tourne. So long Prince. So long Bowie. And so long sexy George.

Laisser un commentaire