Quand la magie des gays réside dans la magie du tiroir-caisse

Laissez-moi vous raconter une belle histoire. L’histoire d’un enfantement. Attention cependant, n’espérez pas y voir des bébés gazouilleurs, des parents gays tout joyeux et des débats sur la GPA. Il y est plutôt question de l’enfantement d’un monde.

Une naissance aussi incroyable qu’inespérée, voire inimaginable quand on connaît un peu la grande Histoire. Avec le recul du temps, cette naissance est même quasi miraculeuse. Nul dragon, nul sortilège ou sorcellerie ici. Mais il y aura bien de la magie, des antres envoûtantes et des repères enchanteurs peuplés de princesses et de grandes Reines.

 

 

Laissez-moi donc vous conter en quelques paragraphes la création de cet univers sorti de la vase et de ses crapauds par de preux et valeureux chevaliers qui avaient une vision (chacun la leur, d’ailleurs). Un endroit tour à tour désolé, puis convoité, puis abandonné, puis convoité de nouveau, puis maudit, puis refleuri, … enfin vous avez compris le topo.

Avant de commencer, je dois, bien malheureusement, vous mettre en garde. Hélas, il n’y aura pas de fin heureuse. Ma belle histoire n’est pas un conte de fée.

Henri IV, le gentrifieur

Il était une fois, au Moyen Âge, une grande zone marécageuse, boueuse et toute emmoustiquée où personne ne se rendait en ballade le dimanche après-midi car elle était pleine de gueux. La terre, gorgée de flotte et de crapauds, était fertile, et les champs alentour grouillaient d’obscurs paysans au visage crade, édentés et analphabètes.

L’endroit était un vilain bourbier nauséabond ou seuls des religieux austères s’implantaient, dans des prieurés et des cloîtres sommaires et étanches au superflu. Ils y vivaient une vie simple et pieuse au milieu du néant et au plus près des besogneux et des nécessiteux.  

Le couvent de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie était l’un d’entre eux. Il était célèbre et l’un des plus emblématiques du coin. Difficile d’imaginer qu’aujourd’hui des gens flânent dans la rue du même nom chaque week-end pour s’y acheter un sac ou une veste qui coûte un smic.

 

Henri IV, dit “le Grand”, démoustiqua et assécha tout ça au XVIIème siècle. L’objectif affiché : embellir l’endroit. Un objectif qui devait déjà raisonner dans les têtes de l’époque comme il raisonne encore dans celles d’aujourd’hui. Pour joindre les actes à la parole et montrer qu’on ne rigole plus, rien de mieux qu’un bon vieux grand projet, avec publicité, dimensions spectaculaires, chantier pharaonique, portée historique de l’événement, et c’est obligatoire, grosses polémiques dans les journaux de l’époque. 

Polémiques aussitôt oubliées dès l’inauguration en grandes pompes, en 1612, à l’occasion des fiançailles du fils du Roi, Louis XIII avec Anne d’Autriche. Le projet en question : une place Royale, la future place des Vosges.

Aussitôt embelli, le quartier devenait “mode” et “dans le coup”. Les bidonvilles merdeux des ruelles avoisinant la nouvelle place se transformèrent en grands hôtels particuliers en moins de trente ans ! Les paysans édentés virent apparaître des nobles et des grands bourgeois parisiens à frou-frou. Des petits prieurés et autres petites chapelles firent place (démolis, en fait !) à des Églises plus imposantes, telle l’Église Saint-Paul-Saint-Louis, édifiée en moins de quinze ans !

La première messe y est célébrée en mai 1641 par le Cardinal de Richelieu. Ça vous donne une idée de la portée de l’événement. Pour ce qui est des gueux analphabètes, ou de tous ces autres criminels notoires autrefois si nombreux dans ce genre d’endroit mal famé, ils disparurent comme par enchantement.

Une élite privilégiée occupait désormais l’endroit. Une élite belle et parfumée, faite de grands artistes (c’est à dire riches et reconnus), d’aristocrates (idem), du premier ministre Sully en personne et de tout un tas de grands noms célèbres comme la Marquise de Sévigné.

Le pari était réussi. Le Marais était né, ou du moins nettoyé, le 17ème siècle fut son âge d’or, Henri IV “le Grand”, sa bonne fée.

 

André Malraux à la rescousse

Dès le XVIIIème siècle, soit à peine cinquante ans plus tard, le quartier du Marais est déjà devenu “has been” ! Abandonné et fuit comme la peste au profit de tout nouveaux quartiers “modes” et “dans le coup”, plus proches du soleil, plus proches de Versailles, c’est à dire du roi. Le quartier du Marais, devenu désuet, est dès lors laissé en jachère, et très vite envahi par des hordes d’artisans et d’ouvriers qui poussent partout, à chaque coin de rue comme au sein des anciens beaux hôtels particuliers. Des ateliers se forment dans les anciennes belles cours intérieures ouvertes à tout vent. De la marmaille de prolétaires s’accaparent toutes les ruelles alentours. La populace s’installe. On constate même le grand retour des gueux. De toute façon, rejeté par l’élite, le sort du Marais indiffère.

 

Il périclite et macère dans son jus populaire telle une vieille belle méprisée, après avoir pourtant beaucoup servi. Dès la fin du XIXème, des milliers de juifs s’y installent. Ils fuient la misère et les persécutions.

 

Le trou plébéien que représente désormais l’ex beau quartier de la vieille belle semble l’endroit approprié pour les accueillir. Au tournant du XXème siècle, le quartier grouille à tout-va. On aurait même pu croire que la vieille belle était partie pour voir sa populace s’ébattre et vivre heureuse jusqu’à la fin des temps en faisant beaucoup d’enfants. Las, quarante ans plus tard, le quartier sombre dans le coma avec la deuxième guerre mondiale.

 

 

 

 

En 1945, la vielle belle est quasi morte. La rue Sainte-Croix de la Bretonnerie n’est plus qu’une enfilade de boutiques vides et de pancartes “À vendre”. Les façades sont crades, tout est sombre, tout est moche. L’air y est morose. Dans chaque rue, on sent les traces encore fraîches des nombreuses déportations de la communauté juive. Dans les années 50, la vielle belle tente de se reprendre doucement, mais en 1960, le constat est sinistre et sans appel, dans le Marais, la vie est tout sauf gaie ! Jusqu’à l’arrivée d’un vieux prince pas plus beau qu’une grenouille : André Malraux.

 

Par la loi (la loi Malraux en l’occurrence), le vieux prince sauve la vieille belle de la destruction en faisant classer zone patrimoniale protégée ses rues moches, insalubres et obscures qui s’étendent entre le triangle Châtelet, République et Bastille. La vieille belle était sauvée, mais il fallait bien davantage qu’un classement particulier pour la ramener à la vie. Comateuse et mourante depuis plus de vingt ans, même une réanimation en urgence et en soin intensif n’y aurait pas suffit, il fallait la ressusciter. Un comble pour un quartier aux origines religieuses.

Maintenant je vous imagine, comme j’imagine André Malraux à l’époque se poser cette question les mains sur les hanches : Mais comment ressusciter une vieille belle toute fanée qui pue la mort ?

 

Allez, je vous le donne en mille : on lance un bon gros projet. Avec publicité, dimensions spectaculaires, chantier pharaonique, portée historique de l’événement, et c’est obligatoire, grosses polémiques dans les journaux de l’époque (vous m’excuserez, j’ai fait un copié – collé). Hors de question de démolition pourtant. Le quartier est chargé d’Histoire et d’hôtel particuliers, même délabrés. Qu’importe, on construira juste à côté.

 

 

En 1977, le centre George Pompidou est né. Nommé en l’honneur de l’ancien président, décédé brutalement en plein mandat trois ans plus tôt.

 

 

L’inauguration se fera en grandes pompes, avec comme fées penchées sur le berceau : le tout jeune président Giscard d’Estaing, la veuve Pompidou en tailleur Chanel à la Jackie Kennedy et Jacques Chirac, le tout frais candidat à la mairie de Paris, en costard décontract’ à l’américaine. Objectif global : amener un peu d’Art et de joie. Sous objectif premier : ressusciter la scène artistique parisienne, alors en plein déclin. Sous objectif second : ressusciter le Marais, juste à côté.

 

Si le premier sembla assez vite en bonne voie de réalisation, le second fit choux blanc. Pour la vieille belle, il ne restait donc plus que les soins palliatifs. À moins que sur le moderne berceau alambiqué du centre Pompidou ne se soient pas penchées les bonnes fées. Les fées qu’il fallait.

 

 

Les gays ressuscitent le Marais

 

Il n’y a rien de plus créatif qu’un gay qui s’emmerde. Lorsqu’en 1978, Joël Leroux, un jeune comptable qui “rêve de changer de peau”, ouvre le tout premier bar gay “Le Village” rue du Plâtre, la vieille belle est, comme on le dirait aujourd’hui, en état d’urgence absolue.

Jusqu’alors condamnés à ne fréquenter que des bars de nuits élitistes et hors de prix en plein quartier à putes pour hétéro le long de la rue Sainte Anne, les homos se ruent dans ce nouvel endroit qui leur est tout dédié.

 

Un nouveau repère ouvert de midi à deux heures du matin, sur la rue, sans contrôle à l’entrée, sans porte à judas et qui propose des consommations à des tarifs “normaux”.

Une révolution pour l’époque. Les gays rappliquent en nombre, et ce faisant, ils retrouvent en quelques semaines le pouls de la vieille belle, perdu depuis les années 40. C’est dire le pouvoir des gays.

En 1980, Maurice McGrath est un trentenaire écossais désœuvré, ancien marin de la Royal Navy (ça ne s’invente pas !). Il rachète un hôtel totalement délabré en coin de rue pour 500 000 francs (un peu moins de 80 000 euros) : Le Central, rue Vieille-du-temple. Il y plante en façade un drapeau arc-en-ciel, passe les quelques chambrettes de l’étage au lifting, métamorphose au rez-de-chaussé l’ancien “boui-boui où le pastis coulait à flot” en bar branché et ouvre, en septembre, en jouant la carte de la convivialité.

La même année, quelques rue plus loin, ouvre “Le Duplex”, toujours vivant aujourd’hui, et “Le 10 du Perche”, premier cruising bar du quartier, jouant lui aussi à fond, comme vous pouvez l’imaginer, la carte de la convivialité. En trois ans, la vielle belle voit ses artères ramenées brutalement à la vie. Ses ruelles sans âme sont désormais foulées de jour comme de nuit par toutes sortes de garçons et dès 1981, avec l’ouverture rue de la Verrerie du “Piano Zinc”, par des Reines. Ce qui n’était pas arrivé depuis les fiançailles Louis XIII avec Anne d’Autriche, qui n’était même pas encore reine, d’ailleurs.

 

Jürgen Pletch est un jeune architecte allemand qui s’ennuie lorsqu’il s’installe à Paris, la tête pleine de comédies musicales à l’anglo-saxonne. Il troque ses planches à dessin contre un sous-sol parisien. En quelques mois, “Le Piano Zinc” devient l’antre incontournable de la chanson. Y régneront Charlène Duval, Madame Raymonde et de nombreuses autres. La chorale gay “Choeurs Accord” y verra le jour, avant d’engendrer plus tard la troupe des “Caramels Fous”.

 

 

Tout autour de ses nouvelles implantations, les quelques rares bars pré-existants ou vieux restaurants dormants se retrouvent secoués comme après une électrocution.

Le cœur de la vieille belle s’est remis à battre et les joueurs de cartes, les vieux habitués des plats du jour comme les vieux piliers amateurs de rouge qui tâche se voient envahis par une clientèle gay et branchée. Une clientèle qui n’a pas de baguette magique mais qui a du pognon. Et du temps pour le claquer, des week-end entiers souvent. La magie des gays, c’est la magie des tiroirs-caisses qui se remplissent.

 

 

Le pouvoir gay de transformer le vide et le vent en espèces sonnantes et trébuchantes aidera grandement les vieux commerçants outrés et réticents à achever leur mue en souriant commerçants ouverts et gay-friendly. Pour les résidents, l’arrivée massive de gays n’a rien de réjouissant.

 

 

Mais les gays rénovent des taudis, rallument de leur néons des ruelles lugubres, repeignent des devantures noircies et mettent même des fleurs. Mieux, plus ils arrivent nombreux, plus ça sent bon et moins il y a de gueux et de délinquants.

 

La suite, vous la connaissez. Au fil des années 80, les lieux gays poussent comme champignons après la pluie : le Swing (1983), la librairie Les Mots à la bouche (par Jean-Pierre Meyer-Genton en 1983), le Quetzal (1987), le Subway (1989), l’Open Café (1995)… Lorsqu’en 2001, Richard Legay ouvre sa boulangerie-pâtisserie rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, la vieille belle rayonne comme jamais.

 

Les gays ont rendu la vieille belle “mode” et “dans le coup”. Une première depuis … le XVIIème siècle ! Célèbre, visitée, reconnue et presque mythique. Elle aurait dû pouvoir espérer vivre heureuse ainsi jusqu’à la fin des temps. Et sans enfants !

 

 

Las, quinze plus tard, la belle sombre de nouveau dans le coma. Les meurtriers sont légion : le touriste hétéro, le bobo en famille, le promoteur immobilier avide, le gay ingrat, le propriétaire gourmand, le politique à la ramasse, la folle de fringues, internet, Air B&b…. La liste est longue.

 

Place des Vosges – Le Marais

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