Les gays pas sympas de la deuxième guerre mondiale

Homosexuel sous Vichy

 

En 1949, Jean-Paul Sartre publie “Qu’est-ce qu’un collaborateur ?”. Un article d’abord parue en 1945 dans La République Française, un journal édité à New York. Il y aborde, entre autres choses, l’homosexualité sous l’occupation selon une théorie qui reste toujours un peu d’actualité. Pour lui, en résumé, l’expérience de la double vie en fonction des circonstances, voire de la confidentialité totale, sont plus aisées pour un homosexuel.

 

Jean-Paul Sartre

L’absence d’enfant, de famille à charge et l’habitude de vivre hors des sentiers battus le détache de tout carcan. Il est plus libre. Son homosexualité s’impose à lui et la vivre pleinement nécessite une suite de ruptures avec certaines conventions sociétales, le deuil d’un destin familial tout tracé et la transgression de codes et de normes allant du collectif jusqu’au religieux. Chaque homosexuel construit alors son propre terreau social et psychologique.

Arrive l’aliénation stigmatisante d’une norme sociétale dangereuse ou l’avènement d’un régime meurtrier et trois choix s’offrent à lui : la clandestinité, la résistance ou la collaboration.

Pascal Copeau

 

 

L’occupation allemande était un de ces cas de figure qui vous mettent le dos au mur. Beaucoup d’homosexuels choisiront la première option, qu’ils connaissaient d’ailleurs souvent déjà très bien. D’autres se retrouveront dans la résistance, non pas pour d’éventuels droits LGBT, mais contre l’ennemi. Pascal Copeau (1908 -1982), par exemple, passera de journaliste à chef du Mouvement de Libération Sud en 1942.

 

 

Roger Stéphane

 

 

 

 

Roger Stéphane (1919-1994), fils de bonne famille bourgeoise juive se retrouvera à participer à l’insurrection pour la libération de Paris en 44 en tant que chef d’un bataillon des Forces Françaises (FFI). Ils furent nombreux à faire du renseignement, des faux-papiers ou encore à héberger des juifs, voire à prendre les armes et le maquis.

 

 

Daniel Cordier

 

 

 

D’autres virèrent même leur “cuti”, comme Daniel Cordier (né en 1920) qui passa de l’ultranationalisme antisémite avant guerre à un engagement militaire dans la résistance pour intégrer ensuite le Bureau de Renseignement et d’Action et finalement contribuer en 1943 à la fondation du Conseil National de la Résistance.

Le symbole Jean Moulin

 

Les fortes rumeurs concernant l’homosexualité de Jean Moulin (1899-1943) sont controversées. Elles ajoutent cependant un relief instructif à l’image d’homme à femmes, éternel aventurier célibataire vantée par la légende.

Jean Moulin

Un préfet d’à peine 40 ans qui rejoint l’organisation La France Libre lancée par l’appel du 18 juin de De Gaule. Un préfet sans enfants, qui demande à être révoqué de sa fonction au plus vite. Un clandestin sans attache qui rejoint Londres, rencontre De Gaulle et revient en France avec pour mission la création d’un Conseil National de la Résistance censé coordonner tous les différents mouvements déjà en action. Un solitaire arrêté en 1943. Il décédera dans des circonstances qui restent troubles encore aujourd’hui. Reste une photographie iconique, très posée, d’un séduisant quadragénaire vêtu d’un pardessus, emmitouflé dans une écharpe et portant le feutre, complètement en phase avec la mode masculine de son époque. Une figure de la résistance, volage avec les femmes mais amoureux de la république avant tout. Presque marié à elle, lui qui ne fut marié qu’une seule fois à 26 ans. Pour divorcer à 28, soit 20 mois d’une expérience maritale qu’il ne renouvellera plus jamais.

 

Hélas, d’autres choisiront la collaboration. Sartre parlera d’eux en ces termes : “Il me paraît qu’il y a là un curieux mélange de masochisme et d’homosexualité. Les milieux homosexuels parisiens, d’ailleurs, ont fourni de nombreuses et brillantes recrues.” Je vous propose pour illustrer son propos ces trois exemples célèbres.

 

Vichy : Robert Brasillach (1909-1945)

 

Robert Brasillach

 

Dans le genre “nerd”, il y avait Robert Brasillach. Le début de sa biographie commence comme le conte de fée d’un garçon tendre et doux comme du coton. Il était une fois une naissance provinciale à Perpignan. Une mère aimante et un père absent. Un père militaire affecté au 1er régiment d’infanterie coloniale au Maroc. Un père qui finalement meurt au combat en 1914. Autant dire un héro. Un remariage et un nouveau foyer bourgeois plus tard, le jeune Brasillach entame une scolarité brillante. Il a un profil de prodige tel qu’on peut se l’imaginer rien qu’en regardant une photo de lui : garçonnet à lunettes, littéraire jusqu’au bout des cheveux et presque allergique aux sciences.

 

 

À l’adolescence, il découvre les classiques avec passion et s’enivre des écrits d’Alain Fournier, de Claudel, de Giraudoux mais également de Baudelaire, Proust, Rimbaud, Colette, Gide… Devenu un petit bout de gars qui se pique d’écriture, il est publié dans la rubrique littéraire de La Tribune de L’Yonne dès 1925. Il a 16 ans. C’est un élève très doué et studieux : bac avec deux ans d’avance, classe prépa puis l’École normale supérieure. C’est sûrement durant ces années-là que l’homosexualité a commencé à le chatouiller. Une homosexualité qui sera plus tard souvent soupçonnée mais jamais établie formellement.

 

 

Ce portrait plein de promesses de nerd trognon dans son placard dérape dès ses 18 ans. Robert Brasillach écrit dans Le Coq catalan :

Une société doit vivre comme un organisme humain. Pour cela, il faut que nous reconnaissions nos limites. Il faut laisser à une caste, à une race, le soin et l’étude du gouvernement où nous ne connaissons rien.

 

Il adhère à l’Action Française juste après. Attiré qu’il était par leurs thèses royalistes prônant l’abolition de la démocratie et de la république. Anti-tout, l’Action Française prêche l’avènement d’un nationalisme intégral. C’est un mouvement politique qui se présente comme traditionaliste, xénophobe et antisémite. Homophobe n’a pas besoin d’être mentionné, cela va de soi. Au tournant des années 30, Robert Brasillach mettra dorénavant toutes ses révélations classiques, ses passions enivrantes et ses ambitions littéraires au profit du journal de ce mouvement d’extrême droite. Jusqu’en 1937, où il monte d’un cran et devient le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Je suis partout. Un hebdomadaire qui avait déjà soutenu Mussolini et Franco.

 

 

 

 

Du coup, lorsqu’en 1940, Hitler arrive, que la France tombe et que Vichy s’installe, Robert Brasillach est prêt ! Son journal deviendra le principal journal collaborationniste et antisémite français sous l’occupation nazie. “Il faut se séparer des juifs en bloc et ne pas garder de petits” conseillera-t-il à ses lecteurs dans un de ses articles enflammés, en 1942.

 

Procès de Robert Brasillach

 

 

 

 

 

Probablement fasciné par la beauté aryenne en uniforme, il n’abordera jamais son homosexualité en public mais elle était connue de son entourage et transpirait dans certains de ses romans à travers la description de jeunes hommes virils. À la fin de la guerre, le conte de fée se termine mal. Son idylle aryenne, requalifiée d’intelligence avec l’ennemi par les juges, sera condamnée et reconnue bonne pour le peloton en à peine six heures de débats et vingt minutes furtives de délibération. Robert Brasillach sera fusillé quelques jours plus tard, le 6 février 1945, à 35 ans.

 

Vichy : Abel Bonnard (1883-1968)

 

Abel Bonnard

Dans la catégorie Papa Moustache, Abel Bonnard est un fils de très bonne famille, pour ne pas dire du grand monde. Descendant de Napoléon par son père, il a tout ce qu’il faut pour se sentir au dessus du lot. Une mère proche et complice d’un côté, un père austère et sévère de l’autre. Des ingrédients propices à formater un garçonnet sûr de lui, renfermé et sans beaucoup d’amis de son âge. Élève moyen mais passionné par les lettres et les oiseaux. Abel Bonnard prend très tôt conscience de “la médiocrité humaine“. À commencé par celle de son demi-frère qu’il surnomme le raté.

 

 

Le CLub des Grandes Moustaches

Étudiant passable, il ne côtoie pas les autres étudiants qu’il soupçonne de “méconnaître la beauté“, il s’isole et se consacre à son Œuvre. Jeune écrivain, il fait partie du groupe littéraire Le Club des Grandes Moustaches jusqu’en 1910. Un groupe reconnaissable justement par leurs grandes moustaches ! Il écrit ensuite des romans, des essais, des livres historiques tout en poursuivant des activités de journalisme. Élu à l’Académie Française en 1932, il a 53 ans lorsqu’en 1936, le front populaire gagne les élections présidentielles. Abel Bonnard est scandalisé. Il publie Les Modérés, son œuvre majeure, où il critique le parlementarisme et la démocratie. S’en suivront accointances avec l’Action Française, participation à des meetings nationalistes et rapprochement avec le Parti Populaire Français, le grand parti fasciste français. Il rejoint Robert Brasillach au journal pro nazi Je suis Partout où il signe des éditoriaux.

 

 

 

Lorsqu’en 1940, la France tombe dans les bras de Vichy, Abel Bonnard est prêt ! Le journal Je suis Partout aussi. Lors de la première rafle du 14 mai 1941, l’hebdomadaire se réjouit : “La police française a pris enfin la décision de purger Paris“. La même année, l’engagement sans sourciller d’Abel Bonnard pour la cause allemande impressionne et il est désigné par Vichy membre du Conseil National. Il se rend au très controversé congrès international de littérature à Weimar où il rencontre Goebbels, ministre de la propagande du troisième Reich.

 

Abel Bonnard – Inauguration au Palais de Tokyo – Paris 1942

 

De retour en France, lui qui déclarait quelques années auparavant qu’ “il n’était pas bon de répandre aveuglement l’instruction, [qu’]elle devait être réservée à une élite” se retrouve nommé ministre de l’Éducation Nationale en 1942.

 

 

 

Son homosexualité n’est évidement jamais évoquée publiquement en cette période de “Travail, Famille, Patrie”. Pourtant l’ancien jeune membre du Club des longues Moustaches, devenu Papa Moustache, est la caricature même de ces Papas gâteaux bien connus des cinémas et des vespasiennes de la capitale durant l’occupation. Son goût pour les jeunes amants aussi. Papa Moustache est si connu qu’on le surnomme “La guestapette” ou “La Belle Bonnard”. En l’occurrence, “La Guestapette” devenue Ministre s’emploiera à appliquer à la lettre les nouvelles lois antisémites au système scolaire et il multipliera les décrets imposant le service du travail obligatoire aux étudiants.

 

Second procès d’Abel Bonnard

 

 

À la libération, il fuit la France. Son procès par contumace durera 15 minutes. Sa condamnation à mort est prononcée dans la foulée. Radié de l’Académie Française, ses décorations lui sont retirées et ses biens sont tous confisqués. Il obtient l’asile politique en Espagne où il sombre dans la misère. Un second procès à Paris en 1958, où il se rendra, le condamne au bannissement. Il meurt seul en 1968 à Madrid. Les obsèques seront confidentielles, son acte de décès portera la mention “de père et mère inconnus”.

 

Vichy : Marcel Bucard (1896-1946)

 

Marcel Bucard

Pour finir, dans la catégorie garçon solide du terroir, voici Marcel Bucard. Un proverbe indien dit “La guerre est pour l’homme ce que l’accouchement est pour la femme“. Pour Marcel Bucard, la guerre fut une révélation. Fils de boucher, des études sages dans un collège catholique et un petit tour au séminaire avait façonné le garçon solide du terroir à devenir curé de village. Mais ça, comme dirait l’autre, c’était avant. La première guerre éclate et il s’engage comme troufion. En 1915, il est caporal et volontaire pour le front. Il a 19 ans. Deux mois plus tard, il est déjà sergent major. Un tympan crevé et deux-trois autres blessures graves plus tard, il finit la guerre en tant que capitaine, titulaire de la Légion d’honneur, de la Médaille militaire et de la Croix de guerre. Hors de question de retourner dans le civil après ça. En tout cas pas pour devenir curé. La guerre a un goût. Et quand on y a goûté… et excellé… !

 

Entre 1918 et ses débuts dans la collaboration avec le régime nazi en 1941, la vie de Marcel Bucard se déroulera comme le tir d’une fusée militaire avec en visée les étoiles de la gloire d’un héro de la grande guerre. Finalement, tout finira sous les balles d’un peloton d’exécution pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi.

 

Dès 1919 et son retour au pays, Marcel Bucard est déçu. Déçu de la France, déçu de la politique et déçu de l’armée. Il quitte la carrière militaire et s’engage politiquement dès 1923 pour secouer la patrie. Il n’a pas encore 30 ans quand il fonde son Parti Franciste sur le modèle de son idole : Mussolini. “Marqué par l’esprit du front”, comme il se définira toujours, le désormais gaillard Marcel a peut-être aussi été marqué par la souplesse du treillis, l’épaisseur des rangers gainées et du gros ceinturon camouflage qui ne s’effiloche pas, même dans la sale gadoue des tranchées.

 

 

 

Tout vêtement est un travestissement diraient certains (ou certaines). Seuls les premiers travestissements demandent efforts, diraient d’autres, avant d’ajouter qu’ensuite, on s’améliore. Chemise bleue, béret, ceintures et bottes : voilà la tenue de parade de Marcel et de ses nouveaux copains. Jusqu’en 1936, il se défend corps et âme d’être un antisémite, comme pourraient le faire croire certains groupes, mouvements, journaux ou partis auxquels il s’est associé.

Tous avec des noms pleins de promesses tels que Le bloc National, La Fédération Nationale Catholique, La Milice Socialiste Nationale ou encore les journaux L’ami du peuple ou La Victoire.

 

 

Sans oublié l’inévitable parti politique L’Action Française. La victoire du Front Populaire le libère, en quelque sorte. Son antisémitisme devient radical. À cette époque, son parti Le Francisme revendique 50 000 militants en tenue et son journal Le Franciste tire à 20 000 exemplaires. Il décrit son parti comme suit :

“C’est du fascisme à la française, c’est-à-dire un fascisme appliqué à notre caractère, à notre tempérament, avec des méthodes et des moyens de chez nous.”

 

 

 

Là encore, quand la France s’effondre, Marcel Bucard est prêt et il rallie La Révolution Nationale du Maréchal Pétain au plus tôt. Pour aider, il fonde La Milice Révolutionnaire Nationale. Une milice pleine de bons gars plus quelques éphèbes habillés comme il se doit ! C’est à cette époque également qu’on le surnomme La Grande Marcelle. Lui, pourtant marié et père de quatre enfants, est l’objet de railleries du genre : “Gare à vos miches les mecs, vous retournez surtout pas, v’la la Grande Marcelle !”. Sa garde rapprochée était même considérée comme un “repaire de pédérastes”. Signe que homosexualité et collaboration ont fait bon ménage.

En Août 44, face à l’arrivé des allié, il s’enfuit en Allemagne d’où il coordonne des parachutages de commandos de sabotages. Il sera arrêté en Italie alors qu’il cherchait à gagner l’Espagne. Une longue incarcération et trois jours de procès plus tard, il est fusillé en février 1946.

 

Vichy : en conclusion

 

Par conviction, par avidité ou par pur arrivisme, de nombreuses personnalités ont collaborer avec le régime nazi. Certaines étaient racistes, d’autres des ratés, beaucoup avaient de l’ambition. “Qu’est-ce qu’un collaborateur ?” se demandait Jean-Paul Sartre. Difficile d’établir un portrait unique. Une chose est certaine, les exemples de Brasillach, de Bonnard “la guestapette” et de la Grande Marcelle nous montrent que de toute évidence, l’homosexualité n’est en rien un anticorps.

Ernst Rohm – Haut gradé Nazi homosexuel

One Reply to “Régime de Vichy : homosexualité et collaboration”

  1. Comme d’hab, c’est impressionnant d’érudition.
    J’aime bien l’expression : “La guerre a un goût”.
    c’est vrai, la guerre est une expérience existentielle globale et je soupçonne certains petits jeunes modernes d’avoir rejoint Daech rien que pour y goûter.

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