Lorsque la sexualité gay était filmée comme un tout

La pornographie américaine est aujourd’hui une question d’étiquette

Joey Rodriguez - Armond Rizzo

De nos jours dans l’industrie pornographique américaine, tout est une question de statut. Soit vous êtes un top, soit vous êtes un bottom. Si vous êtes les deux, vous êtes versatile. Et si pour une scène, deux versatiles se rencontrent, c’est un flip flop !

Yoshi Kawasaki

C’est simple, c’est carré, c’est compris par le spectateur et c’est accepté tel quel. Certains diraient que c’est figé, que c’est la règle. Un comble, lorsqu’on sait à quel point les gays sont pointilleux dès qu’il s’agit de les faire entrer dans des cases. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Loin de là !

 

 

Pour s’en rendre compte, il faut remonter aux origines de la pornographie, au tout début des années 70, peut-être même à la fin des années soixante. Un autre monde ! Une époque où les productions étaient faites à la sauvette avec de la pellicule super 8mm. En pleine libération des mœurs et d’expérimentations diverses, de jeunes “réalisateurs” gay sans le sous s’emparèrent d’un tout nouveau filon : tourner des “loops”. Ces “loops” étaient de petits bouts de films porno destinés à être visionnés dans les sex-clubs et autres saunas au succès grandissant.

 

Leurs “réalisation” étaient sommaires : éclairages mauvais, voire inexistants, prise de vue grossière, montage rudimentaire, aucun dialogue mais une musique omniprésente, et des gros plans, surtout des gros plans. L’objectif n’était pas de faire de l’Art mais de regarder des hommes s’ébattre entre eux, sans retenue. Les gros plans affichaient donc ce qui s’appelait du “jamais vu” ! Du sexe gay en mouvement. Souvent en noir et blanc, puis très vite tout en couleur.

 

Des gros plans pour en prendre plein la vue, si j’ose dire. Ce qui changeait radicalement des Beefcake Magazines qui étaient légion jusque-là. C’était une époque où les “acteurs” n’avaient pas de nom, ou du moins ils n’étaient pas cités. D’ailleurs il n’y avait pas vraiment de générique.

Les “acteurs” étaient souvent recrutés dans le milieu gay, leurs motivation n’était pas de faire carrière mais de s’exhiber et de passer du bon temps. Les ébats étaient donc tout sauf simulés.

 

 

Le plaisir exposé était réel. Les positions n’étaient pas calculées, les éjaculations étaient spontanées et derrière sa caméra, le “réalisateur” filmait à qui mieux mieux tout ce qu’il pouvait avec les moyens du bord. Son objectif tentant vaille que vaille de saisir l’essentiel.

 

Autant dire que dans de telles circonstances, les visages étaient accessoires ! C’est uniquement au fil de la décennie des années 70 que des visages finiront pas devenir populaires, que des noms vont devenir connus et que les premières stars du porno vont éclore. Casey Donovan par exemple. Al Parker, également. Il n’est pourtant toujours pas question de Top ni de Bottom.

 

Peter Berlin, l’éphèbe

 

“That Man” sort en 1974. C’est un film d’une heure et quart exclusivement dédié à la glorification du corps sculptural de Peter Berlin. Ce dernier ne se contente pas d’y apparaître du début à la fin, ni de justifier le nom du film par son omniprésence. Peter Berlin a écrit, produit et réalisé le film lui-même. “That Man”, c’est en quelque sorte Peter Berlin par Peter Berlin. Il y apparaît dès le générique en jean slim hyper moulant et chemise noire déboutonnée jusqu’au nombril.

 

Se promenant, bouquet de fleurs à la main, telle une midinette sur l’étendue d’herbe bien verte d’un grand parc qu’on imagine être un lieu de drague, Armin von Hoyningen-Huene (de son vrai nom) s’arrête et s’alanguit sous les fleurs radieuses de grands cerisiers. Là, sous le regard d’un bellâtre arrivant à point nommé, Peter Berlin se branle. En cinq minutes, le décors est planté par cette scène “champêtre” au son d’une musique sirupeuse et primesautière. “That man” est un film en couleurs ou le sexe est artistique. Il y a un vrai travail de mise en scène, de prise de vue, de montage et d’éclairage.

 

Si la suite du film s’avère nettement moins cul-cul, le soin apporté à la qualité des cadrages comme du rendu des couleurs est le même. Tour à tour en slip de cuir noir sur fond jaune pétant lors d’un shooting ou en pantalon blanc moule bite et moule boule en pleine rue, le film tranche avec les loops de l’époque par un rendu professionnel et travaillé. Le film est inclassable. Il est à la fois une fiction mais peut être perçu comme un reportage. Il est à la fois érotique et pornographique. L’érotisme par les tenues uniques de Peter Berlin (qu’il confectionnait lui-même d’ailleurs). Des tenues toujours hypermoulantes mettant en avant le galbe de son fessier comme de son sexe, presque toujours en érection.

Un reportage, également, sur la vie d’un modèle, ou d’une pute. Une fiction sur les premières années de la pornographie à l’américaine. Un film porno, pour finir, car le sexe y est omniprésent. Ce qui caractérise également le film, c’est la vision de l’homosexualité qui est dévoilée. Peter Berlin n’est ni un top, ni un bottom, ni un twink, un bear, un hunk, un versatile… ou quoi que ce soit d’autre. Peter Berlin est un beau mec, de devant comme de derrière, et qui s’envoie en l’air. C’est tout.

 

Objet de fantasme et source de plaisir, Peter Berlin est un corps musclé et imberbe, un “poster boy” à afficher chez soi.

Il incarne une homosexualité totale. Romantique ou carrément bestiale. Il se promène main dans la main avec son amoureux en pleine rue comme la première nymphette venue, quand trois scènes plus loin, il se fait dévoré tout cru par trois éphèbes en rut. Une sexualité gay ouverte à tous les possibles. Sans norme, sans étiquette.

Jack Wrangler, le gaillard

 

À la même époque, Jack Wrangler devient lui aussi un grand nom de la pornographie américaine. Pour certains, John Stillman (de son vrai nom) est peut être la première vraie star du porno. Sa célébrité coïncide avec le mouvement de la libération gay. Aujourd’hui considéré comme une icône de l’époque, il n’en est pas moins, à l’origine, une star du porno qui n’a aucun équivalent à ce qu’on connaît aujourd’hui et qui tranche avec l’image lisse et sans poil de son contemporain Peter Berlin. Tout d’abord, il y avait cette image virile qu’il dégageait.

Le pseudonyme Wrangler signifie même dresseur d’animaux, ou cow-boy. C’est également le nom d’une marque de Jeans célèbre. Avec sa beauté robuste, ses cheveux blonds et ses yeux bleus d’acier, il apparaîtra dans plus d’une trentaine de films pornographiques, jusqu’au début des années 80. Aimant jouer la comédie, il donne la réplique dans tous ces films. Sa voix suave et grave ajoute à son allure masculine d’ouvrier de chantier. Sa charisme vaut celui de Peter Berlin ou des autres stars de la décennie, mais il apporte une dimension supplémentaire.

Il est le premier homme ouvertement gay dans la pornographie américaine qui offre aux spectateurs une image détendue, souriante, athlétique et très masculine de l’homosexualité. Il est à l’opposé complet du stéréotype efféminé de la tapette passive et craintive. Dans les films porno où il apparaît, Jack Wrangler “joue” toujours le même personnage. Qu’il soit un marin, un ouvrier ou un maton de prison, son personnage ne cherche pas incarner une image ou un cliché de l’homosexualité, il est un gay qui cherche la baise, sans retenue, et sans en avoir honte.

 

Le sexe pour le sexe ne date pas d’hier, mais avec la libération sexuelle et des figures de proue comme Jack Wrangler, c’est une toute nouvelle façon d’envisager la vie qui naît pour des millions de gays américains. Autre aspect digne d’intérêt dans “l’œuvre” de Wrangler, il est à la fois actif et passif dans nombres de ses scènes. Lorsqu’on lui en fera la remarque lors d’interviews des années plus tard, son explication en dira long sur la perception générale des rôles et des normes au temps des pionniers gay de la libération sexuelle :

 

“Je pense qu’autrefois, nous étions polyvalents parce que la plupart d’entre nous se rendaient compte que faire les deux vous offrait beaucoup plus d’options amusantes au lit.”

 

Tout est dit !

 

Jack Wrangler - Anatomy of an icon

One Reply to “Top ou bottom. Quand la pornographie gay n’était pas encore normée”

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